La vieille femme saccroche au cou des deux gamins qui lui ont fait un siège de leurs bras enlacés et la transportent en pataugeant maladroitement dans leau glauque du lac. Elle gigote, glisse, pousse des cris, se cramponne, leur fait presque perdre pied. Ils la récupèrent tant bien que mal, laissant traîner ses voiles noirs dans leau. Sur la berge, des gosses rigolent et crient leurs encouragements entrecoupés dobscénités et de gloussements. Finalement les deux porteurs parviennent à hisser leur charge sur louverture dun baril rouillé, à moitié immergé. Ils lui tapotent le dos pour la rassurer et sen reviennent vers leurs camarades, hilares.  | ashraf talaat | |
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Il ne sagit pas comme on pourrait le penser dune farce de mauvais goût: sur son perchoir, laïeule fait de grands signes joyeux. Un tout petit Bédouin agite son bâton en réponse. «Ma grand-mère, explique-t-il. Elle a des maux de dos et sittina Mariam (La Sainte Vierge) va la guérir. On est venus de loin pour quelle trempe son dos dans la source magique.» Plus tard, Madame Hani Kammouni, une jeune femme modestement voilée et propriétaire dune des deux «eco-lodge» de Wadi Natrun confirme que beaucoup de locaux amènent leurs malades pour les immerger dans la source miraculeuse. Elle-même y croit: «cest la source dans laquelle la Vierge sest desaltérée quand elle est passée par là au cours de sa fuite en Égypte. Cest une source deau douce qui jaillit au milieu dun lac salé.» De la main, elle montre létendue deau saumâtre entourée dune bordure rose. «Leau salée guérit les maladies de peau mais la source elle, est bénie. Elle guérit les maladies graves.» Monastères et palmiers  | ashraf talaat | | non loin des monastères, un architecte se fait bâtir détranges maisons |
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Nous sommes à Wadi Natrun, une longue dépression qui se situe 6 mètres en dessous du niveau de la mer et sétend sur 50 km de longueur dans la direction sud-est - nord-ouest mais dont la largeur ne dépasse pas 8 kilomètres. On y accède par la route désertique qui relie le Caire à Alexandrie, à 75 km du Caire. La route qui y mène se trouve directement à gauche du Rest House en venant de la capitale. À 13 km on bifurque vers le sud-ouest pour atteindre la vallée signalée par une bordure de palmiers. Sur la route on rencontre un pauvre village à laspect inachevé, composé de maisons basses de briques nues dont les portes ouvertes laissent voir un sol de terre battue. Il fait très chaud et même les quelques chèvres étiques broutent les herbes du chemin sans grand enthousiasme. Le wadi lui-même se compose dune série de lacs salés bordés de rose, entourés de petites collines dont la plus haute mesure 170 mètres. Le sol alentour est imprégné de chlorides, carbonates et sulfates. «La couleur rose, explique le chimiste Mahmoud Hassan, est dûe à un produit chimique desséchant qui permet une rapide récolte du sel quon trouve en abondance dans les lacs». Un passant montre du doigt un bâtiment blanc dans le lointain: «La fabrique de sel» dit-il. Lair est sec et chaud et le calme presque irréel. Il ny a pas un souffle de vent et les aiguilles des faux sapins quon appelle icioricaria restent parfaitement immobiles.  | ashraf talaat | |
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Durant lère pharaonique, cette région était considérée comme sacrée en raison du natron, sel blanc qui sy trouvait en abondance, et qui était essentiel aux cérémonies de purification et à la confection des momies. La très grande consommation de ce produit nécessitait de fréquentes visites et le lieu devint vite un sanctuaire. On peut encore y voir, dans les bâtiments religieux construits plus tard, des colonnes, des lintaux, et des pierres qui proviennent de temples anciens aujourdhui complètement disparus. Connu sous le nom de Scetis durant lère chétienne, le Wadi Natrun abrita Saint Macaire le Grand qui sy retira en 330. Sa présence attira de nombreux croyants qui sorganisèrent en une sorte de communauté dont les membres occupaient des cellules individuelles creusées dans les collines. Peu à peu des églises et des hospices pour les pèlerins furent construits ainsi que des monastères pour les religieux, qui fournissaient en outre tout le travail. Un système monastique indépendant fut ainsi créé, dont limportance crût au temps de la conquête islamique. À part les incursions de Bédouins et de maraudeurs contre lesquelles les moines construisirent des fortifications, les relations entre le pouvoir musulman et les ermites du Wadi Natrun restèrent excellentes et la communauté prospéra. Au quatorzième siècle cependant deux épidémies de peste décimèrent la population de la région qui ne sen remit pas. Pendant de nombreux siècles le wadi resta donc isolé et ce nest que récemment que certains lacs furent asséchés et fertilisés. Depuis, plusieurs petits villages se sont établis, habités en majorité par une population chrétienne.  | ashraf talaat | |
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De nos jours, le wadi abrite quatre monastères à laccès plus ou moins facile. Ils attirent des milliers de visiteurs chaque année qui sy rendent pour des raisons religieuses mais aussi pour en admirer larchitecture, unique en Égypte. Le reste du wadi na en revanche éveillé que très peu de curiosité. Retraites écologiques  | ashraf talaat | | Encore préservé du grand public, le wadi natrun a de belles propriétés qui ne demandent quà être restaurées |
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Jusquà présent, seuls deux officiers de police qui possédaient des terrains au bord du lac ont pensé les exploiter commercialement. Deux grappes de bâtiments blanchis à la chaux et surmontés de dômes à la Hassan Fathi se font face à travers le lac. Ce sont deux petits hôtels, Fishermans Village et El-Hammra Eco-Lodge (qui tire son nom el-hamra: la rouge, de la couleur du lac) qui se décrivent comme des «logements écologiques», lappellation à la mode qui permet de faire payer cher le manque quasi total de confort. Pas de climatisation, une électricité capricieuse, des repas sommaires et des douches au gré de la pression deau. Mais quelle retraite splendide pour les amoureux, les ornithologues amateurs ou les écrivains en quête dinspiration! Dans les deux hôtels, le bâtiment central est entouré de bungalows au toit recouvert de frondes de palmiers, et constitués dune petite chambre, parfois avec salle de bain privée, qui comprend un lit, une petite table de chevet et une miniscule armoire. Les asthmatiques et les peureux devraient cependant insister pour se faire loger dans le bâtiment principal. En effet la poussière qui provient des branches de palmier peut incommoder sérieusement les poumons fragiles, alors que leur bruissement continu peut laisser soupçonner la présence dinsectes ou de rongeurs, sinon de scorpions, quil ne ferait pas bon retrouver dans son lit. À part ces créatures indésirables et probablement imaginaires, le wadi est riche en oiseaux divers dont les cris rompent périodiquement le silence, et en poissons que le propriétaire du Fishermans Lodge élève dans de grands bassins. Les amateurs peuvent pêcher leur poisson dans le lac ou dans lun des bassins. Il leur sera servi grillé, accompagné de salades et de légumes «bios » provenant du potager de lun ou lautre hôtel et de pain cuit sur place. Un autre site touristique? Caché du grand public, le wadi survit économiquement grâce aux touristes qui, chaque vendredi, se tassent dans des grands autobus. Il viennent pour la journée ou plus rarement pour une nuit. Mais si le site a encore des allures de Aïn Sukhna il y a vingt ans, lon devine sans peine que son futur sera semblable. Déjà les jeunes Bédouins désignent des parcelles «retenues pour des hôtels et des villas». Très vite le caractère charmant et un peu primitif de la région ne devrait plus être quun vague souvenir. Comme partout, le prix du terrain, qui daprès un vieux du village vaut jusquà 200 livres le mètre carré, montera alors en flèche. Sur le chemin du monastère de lAmba Bishoi, une grille verouillée annonce une propriété privée: elle appartient au général de police Abdel-Fatth Riad qui la pompeusement baptisée La Plantation. En fait on ny plante rien et le général sen sert comme retraite et entrepôt pour les merveilleuses photographies en noir et blanc du Caire Islamique quil a prises durant sa longue carrière de photographe amateur. Le maître des lieux a construit quatre bungalows pour les membres de sa famille. «Le terrain ne valait rien alors pourquoi économiser?» sinterroge le gardien. Il sert le thé et sattarde, parle des arbres plantés par le général et de son potager à lui. «Nous sommes bien tranquilles ici, nous pourrions planter des fruits, élever des volailles si le général voulait. Mais il se contente de venir jouir de lair et faire de longues promenades. Les jeunes ne viennent plus comme ils le faisaient lorsquils étaient enfants. Il ny a rien pour les amuser.Mais bientôt les choses vont changer. Des hommes daffaires posent beaucoup trop de questions. Je ne serai pas étonné si nous nous retrouvons étouffés par un ou deux hôtels cinq étoiles. Alors fini la paix. Les oiseaux senvoleront, les renards se cacheront et seront remplacés par les Mercedes.» Il soupire et secoue la tête. Et lui que fera-t-il si cela se produit? «Je trouverai un emploi dans le tourisme évidemment!» n |