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Numero 27  -  Janvier - Fevrier 2006  

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L’oasis oubliée

À quelques kilomètres du Caire, le Wadi Natrun est célèbre pour la beauté de ses monastères. Le site reste aussiun coin méconnu où la vie s’écoule au ralenti.Mais pour combien de temps encore?

 par   Fayza Hassan

La vieille femme s’accroche au cou des deux gamins qui lui ont fait un siège de leurs bras enlacés et la transportent en pataugeant maladroitement dans l’eau glauque du lac. Elle gigote, glisse, pousse des cris, se cramponne, leur fait presque perdre pied. Ils la récupèrent tant bien que mal, laissant traîner ses voiles noirs dans l’eau. Sur la berge, des gosses rigolent et crient leurs encouragements entrecoupés d’obscénités et de gloussements. Finalement les deux porteurs parviennent à hisser leur charge sur l’ouverture d’un baril rouillé, à moitié immergé. Ils lui tapotent le dos pour la rassurer et s’en reviennent vers leurs camarades, hilares.

ashraf talaat

Il ne s’agit pas comme on pourrait le penser d’une farce de mauvais goût: sur son perchoir, l’aïeule fait de grands signes joyeux. Un tout petit Bédouin agite son bâton en réponse. «Ma grand-mère, explique-t-il. Elle a des maux de dos et sittina Mariam (La Sainte Vierge) va la guérir. On est venus de loin pour qu’elle trempe son dos dans la source magique.» Plus tard, Madame Hani Kammouni, une jeune femme modestement voilée et propriétaire d’une des deux «eco-lodge» de Wadi Natrun confirme que beaucoup de locaux amènent leurs malades pour les immerger dans la source miraculeuse. Elle-même y croit: «c’est la source dans laquelle la Vierge s’est desaltérée quand elle est passée par là au cours de sa fuite en Égypte. C’est une source d’eau douce qui jaillit au milieu d’un lac salé.» De la main, elle montre l’étendue d’eau saumâtre entourée d’une bordure rose. «L’eau salée guérit les maladies de peau mais la source elle, est bénie. Elle guérit les maladies graves.»

Monastères et palmiers

ashraf talaat
non loin des monastères, un architecte se fait bâtir d’étranges maisons

Nous sommes à Wadi Natrun, une longue dépression qui se situe 6 mètres en dessous du niveau de la mer et s’étend sur 50 km de longueur dans la direction sud-est - nord-ouest mais dont la largeur ne dépasse pas 8 kilomètres. On y accède par la route désertique qui relie le Caire à Alexandrie, à 75 km du Caire. La route qui y mène se trouve directement à gauche du Rest House en venant de la capitale. À 13 km on bifurque vers le sud-ouest pour atteindre la vallée signalée par une bordure de palmiers. Sur la route on rencontre un pauvre village à l’aspect inachevé, composé de maisons basses de briques nues dont les portes ouvertes laissent voir un sol de terre battue. Il fait très chaud et même les quelques chèvres étiques broutent les herbes du chemin sans grand enthousiasme.

Le wadi lui-même se compose d’une série de lacs salés bordés de rose, entourés de petites collines dont la plus haute mesure 170 mètres. Le sol alentour est imprégné de chlorides, carbonates et sulfates. «La couleur rose, explique le chimiste Mahmoud Hassan, est dûe à un produit chimique desséchant qui permet une rapide récolte du sel qu’on trouve en abondance dans les lacs». Un passant montre du doigt un bâtiment blanc dans le lointain: «La fabrique de sel» dit-il. L’air est sec et chaud et le calme presque irréel. Il n’y a pas un souffle de vent et les aiguilles des faux sapins qu’on appelle icioricaria restent parfaitement immobiles.

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Durant l’ère pharaonique, cette région était considérée comme sacrée en raison du natron, sel blanc qui s’y trouvait en abondance, et qui était essentiel aux cérémonies de purification et à la confection des momies. La très grande consommation de ce produit nécessitait de fréquentes visites et le lieu devint vite un sanctuaire. On peut encore y voir, dans les bâtiments religieux construits plus tard, des colonnes, des lintaux, et des pierres qui proviennent de temples anciens aujourd’hui complètement disparus. Connu sous le nom de Scetis durant l’ère chétienne, le Wadi Natrun abrita Saint Macaire le Grand qui s’y retira en 330. Sa présence attira de nombreux croyants qui s’organisèrent en une sorte de communauté dont les membres occupaient des cellules individuelles creusées dans les collines. Peu à peu des églises et des hospices pour les pèlerins furent construits ainsi que des monastères pour les religieux, qui fournissaient en outre tout le travail. Un système monastique indépendant fut ainsi créé, dont l’importance crût au temps de la conquête islamique. À part les incursions de Bédouins et de maraudeurs contre lesquelles les moines construisirent des fortifications, les relations entre le pouvoir musulman et les ermites du Wadi Natrun restèrent excellentes et la communauté prospéra. Au quatorzième siècle cependant deux épidémies de peste décimèrent la population de la région qui ne s’en remit pas.

Pendant de nombreux siècles le wadi resta donc isolé et ce n’est que récemment que certains lacs furent asséchés et fertilisés. Depuis, plusieurs petits villages se sont établis, habités en majorité par une population chrétienne.

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De nos jours, le wadi abrite quatre monastères à l’accès plus ou moins facile. Ils attirent des milliers de visiteurs chaque année qui s’y rendent pour des raisons religieuses mais aussi pour en admirer l’architecture, unique en Égypte. Le reste du wadi n’a en revanche éveillé que très peu de curiosité.

Retraites écologiques

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Encore préservé du grand public, le wadi natrun a de belles propriétés qui ne demandent qu’à être restaurées

Jusqu’à présent, seuls deux officiers de police qui possédaient des terrains au bord du lac ont pensé les exploiter commercialement.

Deux grappes de bâtiments blanchis à la chaux et surmontés de dômes à la Hassan Fathi se font face à travers le lac. Ce sont deux petits hôtels, Fisherman’s Village et El-Hammra Eco-Lodge (qui tire son nom el-hamra: la rouge, de la couleur du lac) qui se décrivent comme des «logements écologiques», l’appellation à la mode qui permet de faire payer cher le manque quasi total de confort. Pas de climatisation, une électricité capricieuse, des repas sommaires et des douches au gré de la pression d’eau. Mais quelle retraite splendide pour les amoureux, les ornithologues amateurs ou les écrivains en quête d’inspiration!

Dans les deux hôtels, le bâtiment central est entouré de bungalows au toit recouvert de frondes de palmiers, et constitués d’une petite chambre, parfois avec salle de bain privée, qui comprend un lit, une petite table de chevet et une miniscule armoire. Les asthmatiques et les peureux devraient cependant insister pour se faire loger dans le bâtiment principal. En effet la poussière qui provient des branches de palmier peut incommoder sérieusement les poumons fragiles, alors que leur bruissement continu peut laisser soupçonner la présence d’insectes ou de rongeurs, sinon de scorpions, qu’il ne ferait pas bon retrouver dans son lit.

À part ces créatures indésirables et probablement imaginaires, le wadi est riche en oiseaux divers dont les cris rompent périodiquement le silence, et en poissons que le propriétaire du Fisherman’s Lodge élève dans de grands bassins. Les amateurs peuvent pêcher leur poisson dans le lac ou dans l’un des bassins. Il leur sera servi grillé, accompagné de salades et de légumes «bios » provenant du potager de l’un ou l’autre hôtel et de pain cuit sur place.

Un autre site touristique?

Caché du grand public, le wadi survit économiquement grâce aux touristes qui, chaque vendredi, se tassent dans des grands autobus. Il viennent pour la journée ou plus rarement pour une nuit. Mais si le site a encore des allures de Aïn Sukhna il y a vingt ans, l’on devine sans peine que son futur sera semblable. Déjà les jeunes Bédouins désignent des parcelles «retenues pour des hôtels et des villas». Très vite le caractère charmant et un peu primitif de la région ne devrait plus être qu’un vague souvenir. Comme partout, le prix du terrain, qui d’après un vieux du village vaut jusqu’à 200 livres le mètre carré, montera alors en flèche.

Sur le chemin du monastère de l’Amba Bishoi, une grille verouillée annonce une propriété privée: elle appartient au général de police Abdel-Fatth Riad qui l’a pompeusement baptisée La Plantation. En fait on n’y plante rien et le général s’en sert comme retraite et entrepôt pour les merveilleuses photographies en noir et blanc du Caire Islamique qu’il a prises durant sa longue carrière de photographe amateur. Le maître des lieux a construit quatre bungalows pour les membres de sa famille. «Le terrain ne valait rien alors pourquoi économiser?» s’interroge le gardien. Il sert le thé et s’attarde, parle des arbres plantés par le général et de son potager à lui. «Nous sommes bien tranquilles ici, nous pourrions planter des fruits, élever des volailles si le général voulait. Mais il se contente de venir jouir de l’air et faire de longues promenades. Les jeunes ne viennent plus comme ils le faisaient lorsqu’ils étaient enfants. Il n’y a rien pour les amuser.Mais bientôt les choses vont changer. Des hommes d’affaires posent beaucoup trop de questions. Je ne serai pas étonné si nous nous retrouvons étouffés par un ou deux hôtels cinq étoiles. Alors fini la paix. Les oiseaux s’envoleront, les renards se cacheront et seront remplacés par les Mercedes.» Il soupire et secoue la tête. Et lui que fera-t-il si cela se produit? «Je trouverai un emploi dans le tourisme évidemment!» n

 
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