Lan dernier, Chérif El-Choubachi, le vice-ministre de la Culture, a défrayé la chronique avec un livre choc intitulé Vive la langue arabe A bas Sibawayh en référence au célèbre grammairien arabe du VIIIesiècle, dans lequel il propose une réforme de la langue arabe en Egypte, après avoir fait le constat alarmant de sa détérioration. En réaction à la publication de son livre, intellectuels, linguistes et oulémas sont montés au créneau, laccusant principalement de ne pas être un linguiste, et par conséquent de ne pas avoir voix au chapitre. Lessai, polémique à souhait, a dailleurs disparu pendant un moment du marché. On peut aujourdhui se le procurer dans quelques rares endroits, dont lOrganisation générale du livre égyptien (GEBO).  | Mohsen Allam | | Lanalphabétisme touche 34% de la population selon les chiffres officiels, 45% selon lONU. |
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Tout en admettant volontiers ne pas être un spécialiste, Chérif El-Choubachi insiste : «Tout individu parlant une langue a le droit davoir une opinion la concernant et de lexprimer. Le but de mon livre est de présenter des simplifications possibles en réponse à une situation linguistique anormale. Les propositions que jai faites peuvent savérer justes ou fausses, mais je me suis efforcé dapprofondir mes recherches. Quand je demande la suppression en arabe de certaines formes grammaticales quon peut qualifier de proprement archaïques , je donne les raisons pour lesquelles ces formes ne conviennent plus, en comparant avec dautres exemples historiques dans dautres langues.» El-Choubachi interprète ensuite la levée de boucliers des linguistes comme une réaction conservatrice, ces derniers ayant passé toute leur vie à étudier larabe littéraire et ne pouvant se résoudre à en accepter une réforme. Et dajouter: «De plus, je nai fait que relancer le débat, ce qui est déjà une bonne chose, et, même si une majorité de personnes sont contre moi, elles ne réussiront pas à me faire changer davis. Il y a cinq académies de langue arabe dans le monde, dont celle du Caire, et ce nest ni aux linguistes ni à moi, mais à celles-ci quil revient de prendre le relais et de mettre en place une réforme.»  | D.R | | Chérif El-Choubachi relance le débat sur la réforme de la langue arabe. |
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Pour comprendre les divers points de vue qui alimentent le débat sur une éventuelle réforme de la langue arabe, il est nécessaire de prendre en compte deux aspects importants du problème. En premier lieu : ce que les sociologues et les linguistes nomment la «diglossie», situation dans laquelle deux langues, ou variantes dune même langue, sont présentes simultanément dans une région mais occupent des statuts sociaux différents. Le cas de larabe dialectal et de larabe littéraire est un exemple flagrant de diglossie, plus ou moins marqué selon les pays arabophones. Deuxième aspect du problème, les profondes lacunes en matière déducation, sources de lanalphabétisme en Egypte, qui affecte selon les chiffres officiels 34% de la population (45% selon lONU). La question de la détérioration de la langue suscite discussions et débats enflammés et met souvent en jeu diglossie et problème dalphabétisation. Dans un rapport de 1997, lUnesco observait: «De nombreux linguistes et spécialistes des sciences de léducation affirment que la diglossie dans la région arabe est responsable de la persistance du faible niveau dalphabétisation et dinstruction dont témoignent les fréquents redoublements et abandons en cours détudes.» Et de conclure: «Les questions linguistiques semblent jouer un rôle considérable dans la baisse apparente de la qualité de léducation au Moyen-Orient.» Ce problème revêt en tout cas une importance toute particulière à lheure où lon parle de «démocratisation accélérée» au Moyen-Orient et plus que jamais de droits de lhomme, car une question cruciale se pose: comment permettre lapprentissage de la liberté dexpression sans la capacité de lire et décrire facilement, qui est lun des vecteurs principaux de la communication?  | Mohsen Allam | |
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1 500 ans sans évolutions Chérif El-Choubachi part du principe quil faut impérativement réformer larabe si lon veut éviter sa détérioration. Daprès lui, «larabe littéraire ne convient plus au monde daujourdhui, il faut que les règles qui le gouvernent évoluent. En 1500 ans, la langue arabe est la seule à ne pas avoir changé. Toutes les autres langues (chinois, hébreu, grec...) ont subi des modifications et des changements dans leur grammaire notamment. Les Grecs daujourdhui par exemple ne peuvent plus lire Platon et Aristote, le grec ancien nétant plus en usage. Il sest progressivement effacé au profit dune version plus adaptée de la langue.» La crainte de certains opposants à une réforme est que larabe puisse subir le même sort que le latin, et disparaître progressivement pour faire place à une nuée de langues régionales. Un argument que réfute Soliman El-Attar, professeur de littérature à la Faculté de lettres de lUniversité du Caire: «Sil sadapte à son temps, larabe ne disparaîtra pas. Au contraire, cela lui permettra de se maintenir.» Pour ce faire, Soliman El-Attar nexclut pas des changements dordre grammatical. El-Taher Ahmed Mekki, linguiste, professeur à la faculté de Dar El-Ouloum et chroniqueur pour la revue El Hilal, lui, est opposé à toute réforme de la grammaire. Pour lui, le problème crucial réside ailleurs: «La crise ne se situe pas dans la langue arabe, ni dans sa grammaire ni dans son vocabulaire, mais dans la manière même de lenseigner. Les professeurs sont aujourdhui plus des amateurs que de véritables spécialistes de la langue et ne transmettent pas à lélève un savoir, ils lui apprennent uniquement à passer les examens. » Daprès lui, les seules modifications acceptables se situent au niveau du vocabulaire avec ladjonction de certains termes qui reflètent les transformations de la société et permettent à la langue davancer avec son temps. La diglossie est aussi la source dune controverse sociale en raison des statuts respectifs de larabe littéraire et larabe dialectal. En effet, écrire un livre ou un article «sérieux» en utilisant le dialecte égyptien est assez mal accepté notamment par les linguistes, ce qui, en plus du fossé qui sépare les deux formes de langage, représente un autre obstacle pour toute personne désirant sexprimer à lécrit. El-Taher Ahmed Mekki rétorque quaucune loi ninterdit décrire en arabe dialectal et que ceux qui veulent sexprimer ainsi peuvent le faire librement. Une décision pourtant difficile à prendre et qui peut savérer lourde de conséquences quand on sait le genre de critiques auxquelles on peut sexposer dans pareil cas. La langue du Coran Dans ce débat, les oulémas se situent contre la réforme, et ceci pour une raison évidente: le Coran étant écrit dans larabe le plus littéraire qui soit et ne pouvant être modifié, les responsables religieux voient un danger dans toute idée de réforme de la langue, qui menacerait selon eux lislam dans son ensemble. En effet, si les musulmans napprennent plus larabe littéraire, mais une forme épurée et simplifiée de celui-ci, ils auront toutes les difficultés du monde à lire convenablement les textes religieux. Cette vision, parfois qualifiée de rétrograde, sinsère difficilement dans le contexte éducationnel actuel puisquelle nous renvoie aux réalités de lanalphabétisme en Egypte: une majorité de musulmans ne sait de toutes façons pas lire correctement le Coran et est donc forcée davoir recours aux «cheikhs de quartier» pour tenter de comprendre sa religion. Dans son ouvrage, Chérif El-Choubachi précise que le choix dune réforme ne doit pas être fondé sur le seul facteur religieux: «Comme lavait dit Taha Hussein, la langue arabe nest pas la propriété exclusive des oulémas, mais elle appartient à toutes les nations et à toutes les générations qui en font usage.» Soliman El-Attar pense, quant à lui, que donner un statut divin à une langue est un prétexte pour refuser tout changement: «La langue peut évoluer sans porter atteinte au Coran, car malgré les différences entre le dialecte et larabe classique, le Coran ne cesse dinfluencer les gens. Cest une uvre à part, à tel point que personne ne peut en imiter un seul verset, et rien ne pourra remettre en cause son unicité. Son caractère sacré demeure indépendant des mutations de la langue avec laquelle il a été écrit et ninterdit pas une réforme. » 100 ans de débats
La polémique suscitée par le livre de Chérif El-Choubachi ne date pas dhier, les propositions de réformes linguistiques remontant au début du XXe siècle. Dans lentre-deux-guerres, plusieurs débats se sont ouverts dans lesquels deux tendances se sont opposées : les puristes et les modernes. Ces débats portèrent notamment sur lécriture arabe, les emprunts aux autres langues, la diglossie, lenseignement de larabe littéraire et larabisation de lenseignement. En 1936, lAcadémie de la langue arabe du Caire sest penchée sur la transcription des mots et surtout des noms propres européens en arabe. Deux ans plus tard, fut évoquée la possibilité dune réforme des caractères arabes, avec lidée décrire au moyen des caractères latins, comme cela était le cas en Turquie depuis la « révolution des signes » lancée par Ataturk en 1928. Le projet de latinisation partielle, qui devait permettre une lecture plus rapide, plus efficace, et faciliter la transcription des noms propres, des termes techniques arabisés, rencontra de nombreuses oppositions de la part de lAcadémie de langue arabe ainsi que dintellectuels. Dautres évoquèrent une simple amélioration du système des voyelles et quelques-uns proposèrent même de revenir aux caractères coptes. Parmi les opposants à ces projets figure le célèbre écrivain Abbas Mahmoud El-Akkad, qui lança lobjection suivante : ces plans de réforme ne mèneraient pas à une simplification de lécriture pour les usagers contrairement aux attentes des tenants de la latinisation mais faciliteraient uniquement la lecture, ce qui le conduisit à proposer que lon cherche la solution dans la simplification des règles mêmes de la langue, plutôt que dans son système décriture. Des dizaines dannées plus tard, les débats nont pas perdu de leur vigueur bien que les principaux protagonistes davant-guerre aient disparu. Badaoui El-Makhtoun, professeur à la Faculté de Dar El-Ouloum, partisan du maintien de la grammaire classique, a soutenu lidée que la difficulté de la grammaire vient de la manière dont les manuels sont présentés. En 1992, certains ont ouvert une réflexion sur lacquisition des langues étrangères et la spécificité de la langue arabe qui a débouché sur lidée que les conceptions ne sont pas les mêmes selon quon parle une langue occidentale ou larabe. Pour que larabe sadapte, il est donc essentiel de prendre en compte ses particularités. En 2004, le livre de Chérif El-Choubachi a ainsi surtout ranimé les débats et donné peut-être le signal dune nouvelle période dâpres discussions. lr |