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Numero 27  -  Janvier - Fevrier 2006  

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Faut-il réformer la langue arabe ?

Alors que le fossé entre arabe dialectal et arabe littéraire se creuse, les appels à la réforme du vice-ministre de la Culture Chérif El-Choubachi ont suscité de très vives réactions. Enjeux autour d’un débat épineux.

 par   Par Mahitab Abdel Raouf et Marouan Moussa

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    L’an dernier, Chérif El-Choubachi, le vice-ministre de la Culture, a défrayé la chronique avec un livre choc intitulé Vive la langue arabe A bas Sibawayh en référence au célèbre grammairien arabe du VIIIesiècle, dans lequel il propose une réforme de la langue arabe en Egypte, après avoir fait le constat alarmant de sa détérioration. En réaction à la publication de son livre, intellectuels, linguistes et oulémas sont montés au créneau, l’accusant principalement de ne pas être un linguiste, et par conséquent de ne pas avoir voix au chapitre. L’essai, polémique à souhait, a d’ailleurs disparu pendant un moment du marché. On peut aujourd’hui se le procurer dans quelques rares endroits, dont l’Organisation générale du livre égyptien (GEBO).

    Mohsen Allam
    L’analphabétisme touche 34% de la population selon les chiffres officiels, 45% selon l’ONU.

    Tout en admettant volontiers ne pas être un spécialiste, Chérif El-Choubachi insiste : «Tout individu parlant une langue a le droit d’avoir une opinion la concernant et de l’exprimer. Le but de mon livre est de présenter des simplifications possibles en réponse à une situation linguistique anormale. Les propositions que j’ai faites peuvent s’avérer justes ou fausses, mais je me suis efforcé d’approfondir mes recherches. Quand je demande la suppression en arabe de certaines formes grammaticales qu’on peut qualifier de proprement archaïques , je donne les raisons pour lesquelles ces formes ne conviennent plus, en comparant avec d’autres exemples historiques dans d’autres langues.»

    El-Choubachi interprète ensuite la levée de boucliers des linguistes comme une réaction conservatrice, ces derniers ayant passé toute leur vie à étudier l’arabe littéraire et ne pouvant se résoudre à en accepter une réforme. Et d’ajouter: «De plus, je n’ai fait que relancer le débat, ce qui est déjà une bonne chose, et, même si une majorité de personnes sont contre moi, elles ne réussiront pas à me faire changer d’avis. Il y a cinq académies de langue arabe dans le monde, dont celle du Caire, et ce n’est ni aux linguistes ni à moi, mais à celles-ci qu’il revient de prendre le relais et de mettre en place une réforme.»

    D.R
    Chérif El-Choubachi relance le débat sur la réforme de la langue arabe.

    Pour comprendre les divers points de vue qui alimentent le débat sur une éventuelle réforme de la langue arabe, il est nécessaire de prendre en compte deux aspects importants du problème. En premier lieu : ce que les sociologues et les linguistes nomment la «diglossie», situation dans laquelle deux langues, ou variantes d’une même langue, sont présentes simultanément dans une région mais occupent des statuts sociaux différents. Le cas de l’arabe dialectal et de l’arabe littéraire est un exemple flagrant de diglossie, plus ou moins marqué selon les pays arabophones. Deuxième aspect du problème, les profondes lacunes en matière d’éducation, sources de l’analphabétisme en Egypte, qui affecte selon les chiffres officiels 34% de la population (45% selon l’ONU).

    La question de la détérioration de la langue suscite discussions et débats enflammés et met souvent en jeu diglossie et problème d’alphabétisation. Dans un rapport de 1997, l’Unesco observait: «De nombreux linguistes et spécialistes des sciences de l’éducation affirment que la diglossie dans la région arabe est responsable de la persistance du faible niveau d’alphabétisation et d’instruction dont témoignent les fréquents redoublements et abandons en cours d’études.» Et de conclure: «Les questions linguistiques semblent jouer un rôle considérable dans la baisse apparente de la qualité de l’éducation au Moyen-Orient.» Ce problème revêt en tout cas une importance toute particulière à l’heure où l’on parle de «démocratisation accélérée» au Moyen-Orient et plus que jamais de droits de l’homme, car une question cruciale se pose: comment permettre l’apprentissage de la liberté d’expression sans la capacité de lire et d’écrire facilement, qui est l’un des vecteurs principaux de la communication?

    Mohsen Allam

    1 500 ans sans évolutions

    Chérif El-Choubachi part du principe qu’il faut impérativement réformer l’arabe si l’on veut éviter sa détérioration. D’après lui, «l’arabe littéraire ne convient plus au monde d’aujourd’hui, il faut que les règles qui le gouvernent évoluent. En 1500 ans, la langue arabe est la seule à ne pas avoir changé. Toutes les autres langues (chinois, hébreu, grec...) ont subi des modifications et des changements dans leur grammaire notamment. Les Grecs d’aujourd’hui par exemple ne peuvent plus lire Platon et Aristote, le grec ancien n’étant plus en usage. Il s’est progressivement effacé au profit d’une version plus adaptée de la langue.»

    La crainte de certains opposants à une réforme est que l’arabe puisse subir le même sort que le latin, et disparaître progressivement pour faire place à une nuée de langues régionales. Un argument que réfute Soliman El-Attar, professeur de littérature à la Faculté de lettres de l’Université du Caire: «S’il s’adapte à son temps, l’arabe ne disparaîtra pas. Au contraire, cela lui permettra de se maintenir.» Pour ce faire, Soliman El-Attar n’exclut pas des changements d’ordre grammatical.

    El-Taher Ahmed Mekki, linguiste, professeur à la faculté de Dar El-Ouloum et chroniqueur pour la revue El Hilal, lui, est opposé à toute réforme de la grammaire. Pour lui, le problème crucial réside ailleurs: «La crise ne se situe pas dans la langue arabe, ni dans sa grammaire ni dans son vocabulaire, mais dans la manière même de l’enseigner. Les professeurs sont aujourd’hui plus des amateurs que de véritables spécialistes de la langue et ne transmettent pas à l’élève un savoir, ils lui apprennent uniquement à passer les examens. » D’après lui, les seules modifications acceptables se situent au niveau du vocabulaire avec l’adjonction de certains termes qui reflètent les transformations de la société et permettent à la langue d’avancer avec son temps.

    La diglossie est aussi la source d’une controverse sociale en raison des statuts respectifs de l’arabe littéraire et l’arabe dialectal. En effet, écrire un livre ou un article «sérieux» en utilisant le dialecte égyptien est assez mal accepté notamment par les linguistes, ce qui, en plus du fossé qui sépare les deux formes de langage, représente un autre obstacle pour toute personne désirant s’exprimer à l’écrit. El-Taher Ahmed Mekki rétorque qu’aucune loi n’interdit d’écrire en arabe dialectal et que ceux qui veulent s’exprimer ainsi peuvent le faire librement. Une décision pourtant difficile à prendre et qui peut s’avérer lourde de conséquences quand on sait le genre de critiques auxquelles on peut s’exposer dans pareil cas.

    La langue du Coran

    Dans ce débat, les oulémas se situent contre la réforme, et ceci pour une raison évidente: le Coran étant écrit dans l’arabe le plus littéraire qui soit et ne pouvant être modifié, les responsables religieux voient un danger dans toute idée de réforme de la langue, qui menacerait selon eux l’islam dans son ensemble. En effet, si les musulmans n’apprennent plus l’arabe littéraire, mais une forme épurée et simplifiée de celui-ci, ils auront toutes les difficultés du monde à lire convenablement les textes religieux. Cette vision, parfois qualifiée de rétrograde, s’insère difficilement dans le contexte éducationnel actuel puisqu’elle nous renvoie aux réalités de l’analphabétisme en Egypte: une majorité de musulmans ne sait de toutes façons pas lire correctement le Coran et est donc forcée d’avoir recours aux «cheikhs de quartier» pour tenter de comprendre sa religion. Dans son ouvrage, Chérif El-Choubachi précise que le choix d’une réforme ne doit pas être fondé sur le seul facteur religieux: «Comme l’avait dit Taha Hussein, la langue arabe n’est pas la propriété exclusive des oulémas, mais elle appartient à toutes les nations et à toutes les générations qui en font usage.» Soliman El-Attar pense, quant à lui, que donner un statut divin à une langue est un prétexte pour refuser tout changement: «La langue peut évoluer sans porter atteinte au Coran, car malgré les différences entre le dialecte et l’arabe classique, le Coran ne cesse d’influencer les gens. C’est une uvre à part, à tel point que personne ne peut en imiter un seul verset, et rien ne pourra remettre en cause son unicité. Son caractère sacré demeure indépendant des mutations de la langue avec laquelle il a été écrit et n’interdit pas une réforme. »

    100 ans de débats

    La polémique suscitée par le livre de Chérif El-Choubachi ne date pas d’hier, les propositions de réformes linguistiques remontant au début du XXe siècle. Dans l’entre-deux-guerres, plusieurs débats se sont ouverts dans lesquels deux tendances se sont opposées : les puristes et les modernes. Ces débats portèrent notamment sur l’écriture arabe, les emprunts aux autres langues, la diglossie, l’enseignement de l’arabe littéraire et l’arabisation de l’enseignement.

    En 1936, l’Académie de la langue arabe du Caire s’est penchée sur la transcription des mots et surtout des noms propres européens en arabe. Deux ans plus tard, fut évoquée la possibilité d’une réforme des caractères arabes, avec l’idée d’écrire au moyen des caractères latins, comme cela était le cas en Turquie depuis la « révolution des signes » lancée par Ataturk en 1928. Le projet de latinisation partielle, qui devait permettre une lecture plus rapide, plus efficace, et faciliter la transcription des noms propres, des termes techniques arabisés, rencontra de nombreuses oppositions de la part de l’Académie de langue arabe ainsi que d’intellectuels. D’autres évoquèrent une simple amélioration du système des voyelles et quelques-uns proposèrent même de revenir aux caractères coptes.

    Parmi les opposants à ces projets figure le célèbre écrivain Abbas Mahmoud El-Akkad, qui lança l’objection suivante : ces plans de réforme ne mèneraient pas à une simplification de l’écriture pour les usagers contrairement aux attentes des tenants de la latinisation mais faciliteraient uniquement la lecture, ce qui le conduisit à proposer que l’on cherche la solution dans la simplification des règles mêmes de la langue, plutôt que dans son système d’écriture.

    Des dizaines d’années plus tard, les débats n’ont pas perdu de leur vigueur bien que les principaux protagonistes d’avant-guerre aient disparu. Badaoui El-Makhtoun, professeur à la Faculté de Dar El-Ouloum, partisan du maintien de la grammaire classique, a soutenu l’idée que la difficulté de la grammaire vient de la manière dont les manuels sont présentés. En 1992, certains ont ouvert une réflexion sur l’acquisition des langues étrangères et la spécificité de la langue arabe qui a débouché sur l’idée que les conceptions ne sont pas les mêmes selon qu’on parle une langue occidentale ou l’arabe. Pour que l’arabe s’adapte, il est donc essentiel de prendre en compte ses particularités. En 2004, le livre de Chérif El-Choubachi a ainsi surtout ranimé les débats et donné peut-être le signal d’une nouvelle période d’âpres discussions. lr

     
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