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Numero 27  -  Janvier - Fevrier 2006  

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Le génie du kochari

 par   François Pradal

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  • Céline le d...
    Ahmad Ali Badawi est traducteur et criti...

    J’ai découvert Le Caire pour la première fois en venant de Palestine, en 1995. J’y suis entré comme dans un film d’Abdel-Halim, immédiatement emporté dans le tourbillon de la circulation des voitures, des regards, des sourires C’était là où je voulais vivre, revenir, travailler!

    Après quatre années à la direction du CFCC d’Héliopolis, François Pradal repart vers de nouveaux horizons.

    Pourtant, depuis 2001, la même question me revient: pourquoi me sentir encore étranger là où je me sens comme chez moi? Je pensais que la France avait à apporter un peu de sa liberté en échange d’un peu de solidarité égyptienne. J’ai été bien surpris de voir que là où tout semble interdit, tout est possible aussi, que là où tout semble en désordre, on avance quand même. Ou comme dirait Gilles Deleuze: «Ça marche en tant que c’est déglingué!» L’ingéniosité du détour qui permet de sortir de situations inextricables en France, de faire avancer une voiture avec trois bouts de ficelle, de faire la fête avec rien. Surpris aussi de constater que la solidarité d’apparence n’est pas si gratuite et s’inscrit dans des règles, des clientélismes, des calculs parfois.

    L’Egypte me fascine par sa faculté à mélanger, à créer des rencontres improbables: c’est le génie du kochari. Prendre des aliments venus du monde entier pour en faire un plat proprement égyptien, savoir saisir des influences multiples venues d’Europe, d’Afrique, de la Méditerranée pour se réinventer sans s’acculturer. C’est vraiment ce que nous voulions célébrer avec le centenaire d’Héliopolis.

    Pourtant l’Egypte, si familière, me reste étrangère. Comme un pays plus japonais qu’il n’en a l’air. Comme si l’étranger, objet d’attention, de curiosité, qu’on aime éduquer, adopter, avaler parfois, devait rester toujours à la lisière de ses jardins secrets, de non-dits, de chez soi Est-ce la protection naturelle d’un peuple qui a trop connu l’occupation et la colonisation?

      “Je repars dans quelques jours, ça ne va pas être facile... Pas facile d’apprendre à marcher droit, à éteindre ma cigarette, à respecter les feux rouges.”  
    Je repars dans quelques jours, ça ne va pas être facile... Pas facile d’apprendre à marcher droit, à éteindre ma cigarette, à respecter les feux rouges. Pas facile de ne plus me laisser bercer par le chant du muezzin, par la chaleur et la beauté des déserts, et cet amour du bordel. Pas facile de ne plus m’adresser au premier venu, de regarder par terre et de ne plus penser à regarder la lune. Pas facile de quitter les amis qui appellent à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, les dérives diurnes et nocturnes. Pas facile de ne pas prendre mes désirs pour la réalité, de travailler à faire de mes désirs la réalité, de réinventer mes rêves.

    J’irai boire un verre au café El-Horreya, je m’envolerai la nuit sur le pont du Six-Octobre et j’atterrirai avec une vraie gueule de bois dans l’hiver de l’amour d’un Paris sécuritaire. Persuadé que nous, Français, nous avons besoin d’Egypte.

     
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