Le 29 septembre dernier, le Grand Imam de la mosquée El-Azhar, cheikh Mohamed Sayed Tantawi, a accueilli le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, et Dalil Boubakeur, recteur de la Grande mosquée de Paris et président du Conseil français du culte musulman. Cette rencontre, durant laquelle les deux parties ont condamné l’extrémisme religieux sous toutes ses formes, est le fruit d’un accord de principe entre la France et El-Azhar prévoyant d’envoyer des imams égyptiens enseigner à Paris, et en même temps la formation d’imams français par l’université d’El-Azhar. La France, avec ses quelque 5 millions de citoyens musulmans (le recensement sur des critères religieux y étant interdit, les chiffres sont imprécis), constitue l’une des destinations les plus importantes en Europe pour les oulémas azharis. Leur objectif est de rectifier l’image de l’islam, dégradée par l’extrémisme religieux et ses usages politiques. «Nos relations culturelles avec la France sont très anciennes, souligne Ahmed Tewfik, directeur du Département des médias à El-Azhar. Bon nombre d’oulémas de l’Université ont suivi leurs études en France, comme l’ex-cheikh d’El-Azhar Abdel Halim Mahmoud. L’islam incite à la coopération entre les différentes cultures et religions afin de prodiguer la sécurité, la paix et la réconciliation entre les hommes.»  | Mohsen Allam | |
|
Ce n’est pas la première fois que l’Egypte exporte ses religieux à l’étranger. Mais depuis le 11septembre 2001 et la multiplication des critiques à l’encontre du fanatisme islamique, El-Azhar s’efforce d’envoyer des oulémas vers les pays européens et surtout vers les Etats-Unis, afin de prêcher un islam modéré. Les missions islamiques fréquentent près de 87 pays africains, asiatiques et surtout européens. «Durant le mois de ramadan, notre ministère envoie près de 350 prêcheurs aux quatre coins du monde, indique cheikh Chawky Abdellatif, sous-secrétaire d’Etat pour les affaires de daawa (prédication) au ministère des Waqfs (biens religieux). Mais nous avons aussi des émissaires permanents dans les centres islamiques à l’étranger, qui sont envoyés sur demande de ces derniers. Dans ce cas-là, le prédicateur reste à l’étranger pour une durée de trois ans», explique-t-il, soulignant que plus de centcheikhs uvrent actuellement hors d’Egypte. Une sélection intransigeante
 | MA | |
|
“Un émissaire doit connaître les valeurs et les coutumes de la société dans laquelle il arrive.” Cheikh Ibrahim El-Fayoumi  | | Le choix de prédicateurs aptes à prêcher dans des pays étrangers, surtout européens, est soumis à des conditions extrêmement strictes. Vu la montée en force de courants islamistes dans les pays occidentaux, les responsables d’El-Azhar et du ministère se sont montrés très vigilants quant aux qualifications et à la personnalité de leurs émissaires. Ceci explique le taux de réussite assez médiocre à l’examen de sélection: chaque année, seuls 10% à 15% des candidats sont admis. «La sélection s’effectue en plusieurs étapes et de façon très minutieuse», explique Ibrahim El-Fayoumi, secrétaire général de l’Académie des recherches islamiques –une instance relevant d’El-Azhar chargée essentiellement de l’envoi des missionnaires à l’étranger. Il existe selon lui des conditions préétablies: le candidat doit être diplômé de l’université d’El-Azhar, posséder une connaissance assez riche et globale du Coran, de la jurisprudence (fiqh), de la charia, de l’histoire de l’islam, et maîtriser au moins une langue étrangère. La sélection s’effectue dans un premier temps par un examen écrit puis, une fois cette étape franchie, le candidat est soumis à une évaluation personnelle visant à révéler ses traits de caractère. Profil recherché: un prédicateur doit être moderé, objectif, patient, honnête, ouvert d’esprit, mais aussi bon orateur.Une fois la sélection terminée, le ministère égyptien des Affaires étrangères organise une série de rencontres avec les prédicateurs pour les familiariser avec les principes du protocole, mais aussi avec la nouvelle société au sein de laquelle ils devront transmettre leurs messages sacrés. «Un émissaire dans un pays étranger, qu’il s’agisse d’un Etat arabe ou non, doit être conscient, par exemple, de la doctrine sunnite appliquée dans ce pays-là, mais aussi des valeurs et des coutumes qui y sont communément partagées», insiste cheikh El-Fayoumi. Pour sa part, cheikh Abdallah Megawer, membre du Comité des fatwas à la mosquée d’El-Azhar, répète à plusieurs reprises: «Un prédicateur ne doit en aucun cas heurter les traditions et les convictions de ceux qui l’accueillent.» Agé d’une soixantaine d’années, son parcours est assez riche: «l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique» sont des pays où il a jadis poursuivi son apostolat. «Il faut savoir être indulgent, tolérant pour pouvoir s’intégrer. Lors de mon séjour au Yémen, j’ai dû m’adapter à la doctrine musulmane appelée zaydeya, qui est un courant très répandu dans ce pays. Chez les zaydeyas, le nombre de prosternations, durant les prières facultatives qui suivent la principale, est un peu différent de celui du chafiya répandu en Egypte. En tant qu’imam des prières, je ne devais pas les forcer à suivre les nôtres, chacun est libre tant que la prière principale est bien respectée», affirme-t-il.  | Yosrey Aql | | Cheikh Mohamed Sayed Tantawi, Grand Imam de la mosquée El-Azhar. |
| Stages de formation
“ Il faut affronter les défis, éclaircir notre point de vue, et non pas nous dérober en interdisant aux prédicateurs de parler des sujets sensibles. ”  | | Au-delà de leurs missions traditionnelles –récitation du Coran et accomplissement de la prière–, les émissaires d’aujourd’hui font face à un nouveau défi, en particulier avec les multiples perturbations qu’a subi l’islam en Occident depuis les attentats du 11 septembre 2001. D’après cheikh Ibrahim El-Fayoumi, l’académie organise un stage de formation pour les initier aux principes qu’ils devront respecter lors de leur séjour à l’étranger, surtout pour ceux qui seront envoyés en Europe. «Il est indispensable que la prédication soit hiérarchisée, allant du plus général au plus spécifique, afin de ne pas embrouiller l’esprit de ces pratiquants débutants», dit-il, avant d’ajouter : «Les prédicateurs ont pour mission de faire la distinction entre l’islam en tant que credo, et la vie des musulmans de nos jours, qui peut paraître aberrante dans certains cas.» Pour cheikh Omar El Bastawisy, directeur du bureau du grand imam d’El-Azhar: «Les gens en Occident ont désormais besoin d’un exemple à suivre, un modèle d’homme religieux mêlant piété et modernité.»  | Ingy Sedky | | Cheikh Chawky Abdellatif, sous-secrétaire dEtat pour les affaires de daawa (prédication) au ministère des Waqfs (biens religieux). |
| «Eliminer les préjugés»
Cheikh Abdel Hamid Aly, jeune prêcheur du ministère des Waqfs, résume sa mission d’une formule: «Il suffit de découvrir les maladies au sein d’une société pour pouvoir y remédier.» Ayant été envoyé deux fois en Espagne et une fois en Allemagne, il raconte fièrement ses missions en Europe: «Ma première visite en Espagne a eu lieu pour le Ramadan 1999. Au début du mois, il n’y avait que trente personnes qui venaient régulièrement à la prière.» Cheikh Abdel Hamid Aly dit avoir tout de suite compris que les musulmans d’Espagne manquaient d’oulémas modérés ayant une bonne connaissance de l’islam. «Evidemment, puisque c’était toujours l’un des fidèles qui faisait les prêches et interprétait à la lettre les versets du Coran, sans les adapter au contexte moderne. Résultat: la plupart des musulmans se sont détournés de l’islam, explique-t-il. J’ai dû déployer de gros efforts pour éliminer les préjugés qu’ils avaient au sujet de la religion, en essayant de leur expliquer les principales valeurs de tolérance, de modération et d’amabilité, sans rentrer dans des détails inutiles.» C’est ainsi que cheikh Abdel Hamid Aly est parvenu, raconte-t-il, à élargir son auditoire à 500personnes, à la fin du mois de ramadan. Ayant noué de bonnes relations avec la communauté musulmane en Espagne, il y fut de nouveau envoyé l’année suivante, à la demande des Espagnols. «La deuxième fois, j’ai incité les hommes d’affaires locaux à investir dans un lieu plus grand, se souvient-il. Grâce à Dieu, ils ont pu acheter un endroit qui servait de bar auparavant, et qu’ils ont transformé en un oratoire accueillant plus de 1500personnes. »  | Ingy Sedky | | Cheikh Abdallah Megawer, membre du Comité des fatwas à la mosquée dEl-Azhar. |
|
Doté d’une expérience professionnelle considérable, surtout au contact de la mentalité européenne, ce jeune cheikh devrait, dans quelques semaines, réaliser l’un de ses rêves: partir aux Etats-Unis. «C’est un pays que j’ai vraiment hâte d’explorer. Je sens qu’il est de mon devoir de faire face aux campagnes pernicieuses, déformant l’image de l’islam, dont le peuple américain a été victime», explique-t-il, accusant un «lobby sioniste». Abdel Hamid Aly a consacré, ces derniers mois, la majeure partie de son temps à l’étude des conditions de vie dans ce pays, du point de vue économique, social, culturel Et surtout à essayer d’assimiler la psychologie du peuple américain. «Cette société a besoin de gens qui savent dialoguer, convaincre à l’aide d’arguments objectifs dépourvus de toute sorte de superstition.» Le peuple américain, estime-t-il, a une image assez ambiguë de l’islam, y compris les pratiquants. «J’espère pouvoir assouvir leur besoin de connaissance, effacer les accusations portées contre les musulmans, et convaincre de l’universalité et de la tolérance de l’islam », conclut-il, débordant de zèle et d’enthousiasme. Des difficultés sur le terrain
Cependant, peu de prêcheurs disposent d’une réelle habileté à transmettre leur message. Malgré les instructions et la formation que leur procurent El-Azhar et le ministère des Waqfs, les difficultés ne manquent pas. Les lacunes linguistiques constituent le principal obstacle. Cheikh Ragab s’est rendu aux Pays-Bas, il y a quelques années. Ne maîtrisant pas parfaitement la langue anglaise, il avait eu du mal à communiquer, ce qui l’avait contraint à avoir recours à un interprète. «Je doutais toujours de sa traduction, qu’il rajoute un mot, en oublie un autre, qu’il fasse des contresens.» La déception de cheikh Ragab a atteint son comble lors d’une rencontre avec une Néerlandaise qui voulait comprendre les principes de l’islam dans l’intention de se convertir: «Faute de vocabulaire, le dialogue entre elle et moi fut presque inexistant, je pense que la traduction n’était pas assez convaincante ni éloquente pour elle. Ce jour-là, j’ai senti une vraie carence de ma part envers mon devoir religieux», regrette-t-il. Les prédicateurs envoyés en Europe rencontrent un autre problème. «En Europe, l’asabeya (lien de sang – ndlr) contrôle et domine les relations entre les musulmans, assure cheikh Hatem Ibrahim. Là-bas, chacun s’identifie en tant que libanais, tunisien, algérien, soudanais et cherche à imposer ses idées religieuses, comme s’il y avait une rivalité, s’indigne-t-il. Il faut unifier la parole des musulmans et passer outre ces dissensions secondaires qui sont proscrites par l’islam.» De plus, le manque de contrôle exercé sur les mosquées en Europe facilite la propagation d’idées extrémistes, estime cheikh Hatem Ibrahim. Dans ce cas, il convient d’expliquer les concepts et les impératifs de la religion, affirme-t-il. Lors d’une de ses missions en Angleterre, il s’est trouvé confronté à des jeunes radicaux. Et c’est en prenant appui sur la religion qu’il s’est efforcé de les freiner, en leur affirmant, rapporte-t-il, que les musulmans doivent respecter le cadre étatique dans lequel ils vivent, car le chaos est prohibé en islam. La politique, sujet tabou
Les obstacles se multiplient lorsque certains refusent de s’adapter à l’environnement dans lequel ils sont envoyés. Convaincus que ce qui a cours dans les sociétés arabes s’applique partout ailleurs, leur mentalité reste figée. Cheikh Hatem Ibrahim se souvient de l’un de ses collègues, il y a deux ans en Angleterre: «Il faisait pression sur les gens pour qu’ils achètent de la viande halal. Or ce n’est pas logique dans un pays comme l’Angleterre, où il y a peu de bouchers musulmans. L’islam nous incite à nous faciliter la vie, et non pas à la durcir.» Et parler politique? Surtout pas! Le sujet est tabou. Selon cheikh Chawky Abdellatif, du ministère des Waqfs, des inspecteurs, dans les ambassades égyptiennes, sont chargés de surveiller les mosquées afin de détecter toute transgression. «Les prédicateurs qui ne respectent pas les instructions sont immédiatement convoqués», assure-t-il. Cependant, certains critiquent ces restrictions prescrites par El-Azhar et parfois même par les pays d’accueil. Mohamed Mokhtar, professeur à la Faculté de daawa à l’université d’El-Azhar, se plaint: «Aujourd’hui, il existe deux sujets qu’il ne faut absolument pas aborder en Europe et aux Etats-Unis: le voile et le jihad.» Pourtant, d’après lui, cela ne fait que nuire davantage à l’image de l’islam à l’étranger. «C’est autour de ces concepts polémiques qu’il faut dialoguer avec l’Occident. Par exemple, le jihad est au cur de notre dogme, mais à deux conditions: son but doit être de libérer des terres occupées, et il ne doit pas porter atteinte aux civils, déclare-t-il. Il faut savoir affronter les défis, éclaircir notre point de vue, et non pas nous dérober en interdisant aux prédicateurs de parler des sujets sensibles.» Outre les restrictions internes au métier, les entraves de la part des pays occidentaux ne feraient qu’augmenter. Depuis quatre ans, certains pays refuseraient catégoriquement l’entrée de prédicateurs sur leurs terres. «J’ai reçu une invitation de la part du centre islamique en Allemagne en 2002. Mais après avoir obtenu tous les permis requis, au ministère des Waqfs et des Affaires étrangères, j’ai été surpris par le refus de ma demande de visa», s’étonne cheikh Abdel Hamid, assurant que, depuis cette date, aucun prédicateur n’a été envoyé en Allemagne. Même scénario avec les Etats-Unis qui, après trois ans de blocage, n’ont commencé à recevoir les prêcheurs que cette année. Malgré ces témoignages, El-Azhar nie pour sa part qu’il y ait un embargo d’un quelconque pays sur ses cheikhs! Réformes internes
La plupart des responsables, à El-Azhar ou au ministère des Waqfs, assurent que les missions islamiques à l’étranger jouissent d’un très grand succès. Malgré la multiplication du nombre des missionnaires après le 11 Septembre, comme l’a affirmé cheikh Chawky Abdellatif, les accusations et les calomnies à l’encontre de l’islam ne font que s’accentuer. Des failles persistent certes dans le discours des prédicateurs, mais aussi dans toute une institution religieuse qu’il est temps de réformer afin qu’elle soit compatible avec les exigences de la vie quotidienne. Cheikh Fawzy El-Zefzaf, président du Conseil pour le dialogue à l’intérieur d’El-Azhar, plaide pour une réforme du système d’enseignement à l’université d’El-Azhar: «L’un des problèmes majeurs des prédicateurs contemporains, c’est qu’ils ne maîtrisent pas les outils nécessaires au discours religieux, critique-t-il. Il est indispensable d’enseigner les différentes confessions et doctrines religieuses qui sont répandues dans d’autres pays, ainsi que la culture, la conduite et le comportement des autres societés.» Mais il est aussi nécessaire d’introduire de la jurisprudence (fiqh) moderne, puisque l’éducation à l’université d’El-Azhar repose sur un programme figé, obsolète, qui date de plusieurs siècles. Pour cheikh El-Zefzaf, les missions islamiques ne peuvent pas seules combler la méconnaissance des Européens à l’égard de l’islam. «Les médias sont le meilleur outil pour corriger cette conception erronée de l’islam. Hélas, le monde musulman manque de ce genre de relais pour converser avec l’Occident selon sa propre mentalité, et dans ses propres mots», regrette-t-il. Mais les réformes doivent dépasser le cadre de l’enseignement et englober, comme l’espère cheikh Chawky Abdellatif, «l’unification des fatwas, qui souffrent de divergences irréconciliables entre les oulémas», sur des questions telles que le voile en France, le jihad en Palestine et en Irak, ou encore la présence d’une femme à la tête d’un pays à majorité musulmane, admise par cheikh Tantawi, Grand Imam de la mosquée El-Azhar, et rejetée par la quasi-totalité des religieux. L’institution, en proie au doute, a tout d’abord besoin d’acquérir la confiance des musulmans en Egypte, pour ensuite paraître plus crédible en s’adressant à l’Occident. De plus, El-Azhar, qui uvre depuis quelques années à rectifier l’image de l’islam à travers les médias, souffre elle-même d’un manque de transparence dans ses rapports avec eux. Récemment, plusieurs journaux égyptiens ont rapporté que la France, qui sollicitait il y a trois mois l’aide des prédicateurs azharis afin de combattre l’extrémisme religieux, a, elle aussi, décidé d’interdire l’entrée des prêcheurs sur son territoire, suite aux violences urbaines de l’automne. Et comme d’habitude, El-Azhar s’abstient de commenter lr |