Il y a quelques mois, un soir où Essam rentrait tard de sa clinique de dentiste, il aperçut une jeune femme voilée sur le bord du trottoir. Il lui sembla quelle lui faisait un signe discret de la main, et sarrêta à tout hasard. Il ne sétait pas trompé. Elle sapprocha de la voiture et lui demanda sil pouvait lemmener à Helwan. Cela lui faisait un sacré détour, mais il eut honte de refuser. En chemin, la jeune fille lui expliqua quelle avait raté le bus et quelle navait pas de quoi se payer un taxi. Tout en parlant, elle retira son voile, fit mousser ses cheveux et se débarrassa de la longue jupe brune qui couvrait son jeans tout en lui lançant des coups dil provocateurs. Essam, très vite remis de sa première surprise, jugea la fille assez jolie pour prendre des risques. Elle intima que non, cela ne se passerait pas dans la voiture, ce nétait pas son genre, mais que sil était intéressé, il pouvait venir prendre le thé chez elle.  | | | RENDEZ-VOUS, DALI ABDEL KHALEK, 2001. Trois étudiants font la connaissance dune prostituée sur laquelle chacun projette ses préjugés et ses fantasmes. Mais après que cette dernière a été victime dune agression, ils décident de laider à trouver un autre travail. |
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Ainsi commença la relation dEssam avec une jeune prostituée qui se faisait payer cher mais qui, pour le prix, était prête à offrir une grande variété de services. «Elle était jolie, avait de limagination, et même des opinions bien à elle. Elle me plaisait et mamusait. Un peu plus tard, deux de ses amies sont venues se joindre à nous. Cela finissait par devenir coûteux mais je narrivais plus à me passer delles. Et puis elles ont découvert que jétais dentiste et elles mont demandé de leur procurer de la drogue, et là jai eu la trouille. Jai cessé de leur rendre visite et, pendant un certain temps, jai redouté quelles me retrouvent, quelles menacent de parler à ma femme, enfin, toutes les choses qui hantent les hommes qui sécartent du droit chemin. Mais rien. Pour elles, je nétais quun client de perdu, et elles ne se sont pas donné la peine de me téléphoner.» Portiers complaisants
 | SAHAR EL LAYALI (VEILLÉES NOCTURNES), DE HANI KHALIFA, 2002. Quatre amis connaissant pour des raisons diverses une crise dans leur couple décident de partir en vadrouille à Alexandrie. Ils rencontrent sur la corniche une prostituée avec laquelle ils passent un agréable moment. Les compères regagneront leurs foyers respectifs. | |
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Evidemment, nous étionsprotégées, et navons jamais eu affaire à la police. Cela fait toutela différence.  | | Essam est loin dêtre le seul à qui ce genre daventures arrive. Malgré (ou à cause de) lillégalité de la prostitution en Egypte, celle-ci fleurit sous des aspects différents. Il suffit de mettre en confiance des portiers dimmeubles pour entendre les histoires qui se passent dans les appartements meublés, les hommes célibataires qui nen finissent pas de recevoir les visites de leurs très nombreuses surs, les femmes seules chez qui se rendent des «médecins» et des «avocats» à toutes les heures du jour et surtout de la nuit Cela fait souvent laffaire du portier qui est récompensé pour sa bienveillance. En général, tout se passe dailleurs bien grâce à lui.Les vrais bordels ont été fermés définitivement en 1949. La prostitution aujourdhui, ce ne sont plus les femmes en melaya qui faisaient le trottoir et quon voyait jusque dans les années60 sur la corniche de Maadi et dans certains quartiers un peu glauques. Ce ne sont plus tellement les danseuses et chanteuses de cabarets de troisième ordre, bien quelles aient aussi leur clientèle. La prostitution sous toutes ses formes est illégale et donc ne sétale plus au grand jour. Cela ne veut pas dire quelle a diminué. Au contraire. Elle a pris des aspects différents, souvent plus subtils et impossibles à prouver. Beaucoup de femmes qui vivent de prostitution peuvent difficilement être considérées comme des professionnelles: il peut sagir détudiantes ayant des besoins financiers, de femmes au foyer dont le mari est parti et nenvoie pas dargent, de veuves, de femmes divorcées que leur famille ne peut pas prendre en charge, de vendeuses dont le maigre salaire ne suffit pas à envoyer les frères à lécole Le chef de la brigade des murs dun quartier du Caire explique les cas dintervention: «Nous agissons lorsquun conjoint trompé nous demande de faire une descente de police dans lespoir dattraper les coupables en flagrant délit, ce qui implique de forcer la porte du séjour et de les embarquer tels quels, enveloppés dans un drap, pour les emmener au poste. Alors la femme est condamnée pour prostitution, et son partenaire est le témoin à charge. En principe, elle écope de trente jours à trois ans de prison, selon le cas, alors que lhomme, son «client», lui, est toujours considéré comme le témoin à charge par la loi, et donc innocent par définition. Il va sans dire que les choses vont très rarement aussi loin. Quand cela arrive, ce sont le plus souvent des histoires de vengeance ou des moyens de pression dans de grosses affaires financières, et les ordres nous viennent den haut. » Confessions dune ancienne
S., âgée dune quarantaine dannées, veut bien parler dune période particulière de sa vie, sous le couvert de lanonymat: «Javais 24 ans, je venais de divorcer. Plusieurs mois passés à Rome mavaient appris que je nétais pas bonne à grand-chose dans le domaine professionnel, et que mes besoins dargent étaient bien supérieurs à mes capacités à le gagner. Un soir, dans un bar, jai été abordée par un homme qui ma prise pour une prostituée. Jai joué le jeu et, très vite, jai compris quil y avait là un métier fait pour moi. Je suis rentrée en Egypte et jen ai parlé à deux autres filles qui ont tout de suite été daccord. Nous avons loué un appartement meublé dans la rue Maspero en nous faisant passer pour des Libanaises une des filles létait en fait, et nous avons prétendu être étudiantes à luniversité. A travers un contact proche du gouvernement, nous avons eu nos premiers clients. Cet ami ne nous envoyait que des types bien, pas mal physiquement et qui payaient sans histoires. Une des filles sest trouvé un client permanent et a emménagé avec lui. Nous nétions plus que deux, et suffisions à peine à la demande. Evidemment, nous étions protégées, et navons jamais eu affaire à la police, ni subi le traitement destiné aux malheureuses qui se font attraper. Cela fait toute la différence. Au bout dun moment, nous avons eu assez dargent et nous avons engagé deux jeunes qui venaient pour les soirées. Et puis la chance a tourné, et jai épousé un étranger qui na jamais rien su de mon passé.» Il semblerait donc quavec un minimum de discrétion, on puisse conduire des relations illicites sans grande crainte de se retrouver sous le coup de la loi. Avec une facilité directement proportionnelle aux moyens financiers de ceux qui en bénéficient: ainsi, loccupant (ou loccupante) dune suite dans un hôtel cinq-étoiles peut recevoir des visites mixtes à nimporte quelle heure du jour et de la nuit. «En fait, ces femmes [prostituées] partagent leurs bénéfices avec les réceptionnistes, explique dans lintimité le directeur dun grand hôtel. Moyennant espèces bien sonnantes, elles sinstallent dans le lobby doù elles peuvent repérer de potentiels clients, ou montent directement dans les chambres une fois quelles sont connues du personnel. Dans les rares cas où elles négligent le partage, à leur visite suivante, le client recevra un coup de téléphone de la réception lui intimant de faire descendre sur-le-champ la femme qui se trouve dans sa chambre, sous peine de poursuites judiciaires. » Il va sans dire que les étrangers sont exempts de ces mesures, si la femme quils invitent a également lair étrangère. Certificat problématique
Les couples égyptiens, eux, ne peuvent partager une chambre dhôtel sans montrer un certificat de mariage en bonne et due forme (lépouse égyptienne conservant son nom de jeune fille sur ses papiers officiels, seul le certificat de mariage peut prouver la légalité du couple). Dernièrement, la décision du ministre du Tourisme dabolir lobligation de produire ce certificat pour tous les couples, sans distinction de nationalité, a provoqué des protestations de la part de certains journaux dopposition, bien que personne nignore que bien des couples illégitimes pratiquent le mariage temporaire urfi ou muta à la seule fin de se dérober à la loi. Si la présence discrète de la prostitution féminine en Egypte ne semble pas menacée, quen est-il de la prostitution masculine? Les homosexuels rencontrés disent navoir aucun mal à trouver ce quils cherchent: masseurs ou employés de maison se laissent souvent convaincre si le prix est alléchant, même si leurs tendances naturelles les poussent vers les femmes. Il est aussi très facile de rencontrer un jeune homme à la sortie du métro, devant un restaurant ou en se promenant rue Talaat Harb. David, qui arrive du Canada, clame à qui veut lentendre quil a trouvé son paradis. Il dit aussi que ces mêmes hommes nhésitent pas à partir avec une femme, sils pensent quils seront largement récompensés. Oussama, lui, ne veut pas dhomosexuels. Ses services sont réservés aux femmes. Elles sont toujours étrangères, souvent dâge mûr, parfois carrément vieilles. Peu importe. Il les amène dans un petit hôtel de la rue Ramsès où il a ses habitudes et où le concierge est heureux de partager ses «cachets». Oussama, cependant, garde un il sur le futur et attend la bonne âme qui séprendra assez de lui pour lemmener avec elle dans son pays. En attendant, il prend ce quil trouve. Déni officiel
Depuis plus dun demi-siècle maintenant, la prostitution clandestine a pris des formes aussi nombreuses que variées. Les prostitué(e)s ont donc peu de chances de se faire prendre. Ce qui permet au substitut de parquet A. S. de nier leur existence. Il est gêné et préférerait visiblement ne pas avoir à répondre à des questions. Les touristes du Golfe? «Ils se marient.» Ils repartent au bout de deux mois, laissant leurs «nouvelles mariées» en Egypte? «La fille égyptienne naime pas quitter sa famille.» Quant à la prostitution assistée par la nouvelle technologie, il est clair quil ne veut même pas y penser; pourtant il existe des sites sur Internet qui promettent des divertissements pour adultes. «Nous navons pas de prostitution en Egypte car lislam et la loi la condamnent», déclare le magistrat dune voix quil veut ferme. Pour finir, il présente le texte de la loi comme une ultime offrande et sexcuse de ne pas pouvoir en dire plus. «Mais croyez-moi, la prostitution telle quelle se pratique à létranger est inconnue dans les pays musulmans», conclut-il avec un semblant dassurance, avant de se retirer précipitamment dans un autre bureau. lr |