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Numero 27  -  Janvier - Fevrier 2006  

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Officiellement interdite depuis 1949, la prostitution demeure très répandue. Le «plus vieux métier du monde » jouit d’une relative tolérance, à condition de faire preuve de discrétion et d’imagination. Récits.

 par   Fayza Hassan

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    Il y a quelques mois, un soir où Essam rentrait tard de sa clinique de dentiste, il aperçut une jeune femme voilée sur le bord du trottoir. Il lui sembla qu’elle lui faisait un signe discret de la main, et s’arrêta à tout hasard. Il ne s’était pas trompé. Elle s’approcha de la voiture et lui demanda s’il pouvait l’emmener à Helwan. Cela lui faisait un sacré détour, mais il eut honte de refuser. En chemin, la jeune fille lui expliqua qu’elle avait raté le bus et qu’elle n’avait pas de quoi se payer un taxi. Tout en parlant, elle retira son voile, fit mousser ses cheveux et se débarrassa de la longue jupe brune qui couvrait son jeans tout en lui lançant des coups d’il provocateurs. Essam, très vite remis de sa première surprise, jugea la fille assez jolie pour prendre des risques. Elle intima que non, cela ne se passerait pas dans la voiture, ce n’était pas son genre, mais que s’il était intéressé, il pouvait venir prendre le thé chez elle.

    RENDEZ-VOUS, D’ALI ABDEL KHALEK, 2001. Trois étudiants font la connaissance d’une prostituée sur laquelle chacun projette ses préjugés et ses fantasmes. Mais après que cette dernière a été victime d’une agression, ils décident de l’aider à trouver un autre travail.

    Ainsi commença la relation d’Essam avec une jeune prostituée qui se faisait payer cher mais qui, pour le prix, était prête à offrir une grande variété de services. «Elle était jolie, avait de l’imagination, et même des opinions bien à elle. Elle me plaisait et m’amusait. Un peu plus tard, deux de ses amies sont venues se joindre à nous. Cela finissait par devenir coûteux mais je n’arrivais plus à me passer d’elles. Et puis elles ont découvert que j’étais dentiste et elles m’ont demandé de leur procurer de la drogue, et là j’ai eu la trouille. J’ai cessé de leur rendre visite et, pendant un certain temps, j’ai redouté qu’elles me retrouvent, qu’elles menacent de parler à ma femme, enfin, toutes les choses qui hantent les hommes qui s’écartent du droit chemin. Mais rien. Pour elles, je n’étais qu’un client de perdu, et elles ne se sont pas donné la peine de me téléphoner.»

    Portiers complaisants
    SAHAR EL LAYALI (VEILLÉES NOCTURNES), DE HANI KHALIFA, 2002. Quatre amis connaissant pour des raisons diverses une crise dans leur couple décident de partir en vadrouille à Alexandrie. Ils rencontrent sur la corniche une prostituée avec laquelle ils passent un agréable moment. Les compères regagneront leurs foyers respectifs.

      Evidemment, nous étionsprotégées, et n’avons jamais eu affaire à la police. Cela fait toutela différence. 
    Essam est loin d’être le seul à qui ce genre d’aventures arrive. Malgré (ou à cause de) l’illégalité de la prostitution en Egypte, celle-ci fleurit sous des aspects différents. Il suffit de mettre en confiance des portiers d’immeubles pour entendre les histoires qui se passent dans les appartements meublés, les hommes célibataires qui n’en finissent pas de recevoir les visites de leurs très nombreuses surs, les femmes seules chez qui se rendent des «médecins» et des «avocats» à toutes les heures du jour et surtout de la nuit Cela fait souvent l’affaire du portier qui est récompensé pour sa bienveillance. En général, tout se passe d’ailleurs bien grâce à lui.

    Les vrais bordels ont été fermés définitivement en 1949. La prostitution aujourd’hui, ce ne sont plus les femmes en melaya qui faisaient le trottoir et qu’on voyait jusque dans les années60 sur la corniche de Maadi et dans certains quartiers un peu glauques. Ce ne sont plus tellement les danseuses et chanteuses de cabarets de troisième ordre, bien qu’elles aient aussi leur clientèle. La prostitution sous toutes ses formes est illégale et donc ne s’étale plus au grand jour. Cela ne veut pas dire qu’elle a diminué. Au contraire. Elle a pris des aspects différents, souvent plus subtils et impossibles à prouver. Beaucoup de femmes qui vivent de prostitution peuvent difficilement être considérées comme des professionnelles: il peut s’agir d’étudiantes ayant des besoins financiers, de femmes au foyer dont le mari est parti et n’envoie pas d’argent, de veuves, de femmes divorcées que leur famille ne peut pas prendre en charge, de vendeuses dont le maigre salaire ne suffit pas à envoyer les frères à l’école

    Le chef de la brigade des murs d’un quartier du Caire explique les cas d’intervention: «Nous agissons lorsqu’un conjoint trompé nous demande de faire une descente de police dans l’espoir d’attraper les coupables en flagrant délit, ce qui implique de forcer la porte du séjour et de les embarquer tels quels, enveloppés dans un drap, pour les emmener au poste. Alors la femme est condamnée pour prostitution, et son partenaire est le témoin à charge. En principe, elle écope de trente jours à trois ans de prison, selon le cas, alors que l’homme, son ­«client», lui, est toujours considéré comme le témoin à charge par la loi, et donc innocent par définition. Il va sans dire que les choses vont très rarement aussi loin. Quand cela arrive, ce sont le plus souvent des histoires de vengeance ou des moyens de pression dans de grosses affaires financières, et les ordres nous viennent “d’en haut”. »

    Confessions d’une ancienne

    S., âgée d’une quarantaine d’années, veut bien parler d’une période particulière de sa vie, sous le couvert de l’anonymat: «J’avais 24 ans, je venais de divorcer. Plusieurs mois passés à Rome m’avaient appris que je n’étais pas bonne à grand-chose dans le domaine professionnel, et que mes besoins d’argent étaient bien supérieurs à mes capacités à le gagner. Un soir, dans un bar, j’ai été abordée par un homme qui m’a prise pour une prostituée. J’ai joué le jeu et, très vite, j’ai compris qu’il y avait là un métier fait pour moi. Je suis rentrée en Egypte et j’en ai parlé à deux autres filles qui ont tout de suite été d’accord. Nous avons loué un appartement meublé dans la rue Maspero en nous faisant passer pour des Libanaises –une des filles l’était en fait–, et nous avons prétendu être étu­diantes à l’université. A travers un contact proche du gouvernement, nous avons eu nos premiers clients. Cet ami ne nous envoyait que des types bien, pas mal physiquement et qui payaient sans histoires. Une des filles s’est trouvé un client permanent et a emménagé avec lui. Nous n’étions plus que deux, et suffisions à peine à la demande. Evidemment, nous étions protégées, et n’avons jamais eu affaire à la police, ni subi le traitement destiné aux malheureuses qui se font attraper. Cela fait toute la différence. Au bout d’un moment, nous avons eu assez d’argent et nous avons engagé deux jeunes qui venaient pour les soirées. Et puis la chance a tourné, et j’ai épousé un étranger qui n’a jamais rien su de mon passé.»

    Il semblerait donc qu’avec un minimum de discrétion, on puisse conduire des relations illicites sans grande crainte de se retrouver sous le coup de la loi. Avec une facilité directement proportionnelle aux moyens financiers de ceux qui en bénéficient: ainsi, l’occupant (ou l’occupante) d’une suite dans un hôtel cinq-étoiles peut recevoir des visites mixtes à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. «En fait, ces femmes [prostituées] partagent leurs bénéfices avec les réceptionnistes, explique dans l’intimité le directeur d’un grand hôtel. Moyennant espèces bien sonnantes, elles s’installent dans le lobby d’où elles peuvent repérer de potentiels clients, ou montent directement dans les chambres une fois qu’elles sont connues du personnel. Dans les rares cas où elles négligent le partage, à leur visite suivante, le client recevra un coup de téléphone de la réception lui intimant de faire descendre sur-le-­champ la femme qui se trouve dans sa chambre, sous peine de poursuites judiciaires. » Il va sans dire que les étrangers sont exempts de ces mesures, si la femme qu’ils invitent a également l’air étrangère.

    Certificat problématique

    Les couples égyptiens, eux, ne peuvent partager une chambre d’hôtel sans montrer un certificat de mariage en bonne et due forme (l’épouse égyptienne conservant son nom de jeune fille sur ses papiers officiels, seul le certificat de mariage peut prouver la légalité du couple). Dernièrement, la décision du ministre du Tourisme d’abolir l’obligation de produire ce certificat pour tous les couples, sans distinction de nationalité, a provoqué des protestations de la part de certains journaux d’opposition, bien que personne n’ignore que bien des couples illégitimes pratiquent le mariage temporaire –urfi ou mut’a– à la seule fin de se dérober à la loi.

    Si la présence discrète de la prostitution féminine en Egypte ne semble pas menacée, qu’en est-il de la prostitution masculine? Les homosexuels rencontrés disent n’avoir aucun mal à trouver ce qu’ils cherchent: masseurs ou employés de maison se laissent souvent convaincre si le prix est alléchant, même si leurs tendances naturelles les poussent vers les femmes. Il est aussi très facile de rencontrer un jeune homme à la sortie du métro, devant un restaurant ou en se promenant rue Talaat Harb. David, qui arrive du Canada, clame à qui veut l’entendre qu’il a trouvé son paradis. Il dit aussi que ces mêmes hommes n’hésitent pas à partir avec une femme, s’ils pensent qu’ils seront largement récompensés.

    Oussama, lui, ne veut pas d’homosexuels. Ses services sont réservés aux femmes. Elles sont toujours étrangères, souvent d’âge mûr, parfois carrément vieilles. Peu importe. Il les amène dans un petit hôtel de la rue Ramsès où il a ses habitudes et où le concierge est heureux de partager ses «cachets». Oussama, cependant, garde un il sur le futur et attend la bonne âme qui s’éprendra assez de lui pour l’emmener avec elle dans son pays. En attendant, il prend ce qu’il trouve.

    Déni officiel

    Depuis plus d’un demi-siècle maintenant, la prostitution clandestine a pris des formes aussi nombreuses que variées. Les prostitué(e)s ont donc peu de chances de se faire prendre. Ce qui permet au substitut de parquet A. S. de nier leur existence. Il est gêné et préférerait visiblement ne pas avoir à répondre à des questions. Les touristes du Golfe? «Ils se marient.» Ils repartent au bout de deux mois, laissant leurs «nouvelles mariées» en Egypte? «La fille égyptienne n’aime pas quitter sa famille.» Quant à la prostitution assistée par la nouvelle technologie, il est clair qu’il ne veut même pas y penser; pourtant il existe des sites sur Internet qui promettent des divertissements pour adultes. «Nous n’avons pas de prostitution en Egypte car l’islam et la loi la condamnent», déclare le magistrat d’une voix qu’il veut ferme. Pour finir, il présente le texte de la loi comme une ultime offrande et s’excuse de ne pas pouvoir en dire plus. «Mais croyez-moi, la prostitution telle qu’elle se pratique à l’étranger est inconnue dans les pays musulmans», conclut-il avec un semblant d’assurance, avant de se retirer précipitamment dans un autre bureau.  lr

     
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