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Numero 27  -  Janvier - Fevrier 2006  

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Les tabous en héritage

Les réticences à aborder la sexualité, en famille ou à l’école, laissent les jeunes désemparés et génèrent une méconnaissance des désirs de l’autre. Reportage.

 par   Laïlla Choug et Mona Moheb

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    Comment fait-on les bébés?» «Peut-on avoir des enfants sans être marié?» «Pourquoi est-ce que le corps de ma petite sur est si différent du mien?» Qu’ils se sentent préparés ou non, les parents font face un jour au regard interrogateur et insistant de leurs bambins; mais tous n’y répondent pas de la même manière. «J’utiliserai des termes d’amour, d’union», affirme Dalia, mère d’une petite fille d’un an. «J’ai dit à ma fille de 12 ans que c’est comme une sorte de plantation dans le corps de la femme», affirme, quant à elle, Névine. Hamdeya, femme de ménage habitant à El-Waily, l’un des quartiers les plus pauvres du Caire, s’indigne: «Ni mes nièces ni mes filles n’oseraient jamais parler de sexe. Elles savent que je leur casserais la figure. La veille de la nuit de noces de mes nièces, je leur ai donné des conseils: en particulier celui de respecter les désirs de leur mari.»

    EL NAAMA WE EL TAWOUS (L’AUTRUCHE ET LE PAON), DE MOHAMED ABOU-SEIF, 2001. Par méconnaissance de la chose sexuelle, un couple de jeunes mariés se retrouve désemparé lors de sa nuit de noces. Les affaires se règleront après que la femme a consulté une gynécologue et que le mari a mis de côté son égoïsme.

    Pour Victor Sami, psychologue spécialisé en sexologie, «il est impératif que l’éducation sexuelle commence dès le plus jeune âge. Mais en Egypte, les parents sont réticents à ouvrir le dialogue sur un sujet tabou.» Les crispations autour de la honte ou de la réputation dessinent les limites de cette éducation, au risque de la désinformation. Ainsi Joelle, étudiante en quatrième année universitaire et issue d’une école privée catholique d’Héliopolis, avoue, gênée: «Pendant longtemps, j’ai cru que le rapport sexuel ne donnait pas de plaisir à la femme. Jusqu’à il y a deux mois, lorsque mon copain m’a expliqué le terme orgasme.» Par ailleurs, à la campagne et dans les endroits reculés, beaucoup considèrent que le plaisir est une affaire d’hommes.

    Absence de dialogue
    DR

      L’ignorance des jeunes filles est souvent considérée comme un signe de pureté et d’innocence, le contraire comme celui d’une moralité douteuse. 
    A l’origine de cette ignorance se trouve l’absence de dialogue entre la mère et sa fille, et ce même dans les milieux les plus éduqués. Les femmes éprouvent beaucoup de gêne à aborder le sujet, craignant que cela n’affecte leur image. «Je ne veux pas qu’elles s’imaginent des scènes qui se graveront ensuite dans leur esprit. J’ai peur d’être mal vue par mes propres filles», explique ­Mireille, dentiste et mère de trois filles. Mal à l’aise, réticente, elle finit par lâcher: «Je sais l’importance de la culture sexuelle, mais je préfère que les surs aînées ou leurs grandes cousines prennent en charge ce rôle.»

    Comment d’ailleurs enseigner ce que soi-même on n’a pas appris? La valeur sociale accordée à la virginité des filles non mariées (lire encadré page21) fait que les parents et la collectivité préfèrent maintenir les jeunes femmes dans l’ignorance des questions sexuelles. Cette ignorance est souvent considérée comme un signe de pureté et d’innocence, le contraire comme celui d’une moralité douteuse.

    FILM SAQAFI (FILM «CULTUREL»), DE MOHAMED AMIN, 2002. Un groupe d’amis recherche désespérément un magnétoscope pour regarder un film pornographique, désigné par l’expression « film culturel ». Cette odyssée aux péripéties truculentes raconte les frustrations des adolescents et leur image faussée de la sexualité.

    A la puberté, la mère va délivrer à sa fille une forme d’éducation implicite basée sur des interdits sexuels. Pour Abir Taleb, journaliste trentenaire sans enfant, «cette forme d’apprentissage sur le sexe est non seulement implicite mais aussi perverse. Sans jamais en parler directement, la mère va inculquer à sa fille des ‘‘bonnes murs’’, des comportements à suivre, des interdits à ne jamais enfreindre. ‘‘Croise tes jambes, ne sois pas trop proche de ton cousin’’ font partie de ces réflexions qui font comprendre à la jeune fille ce qui la sépare de l’homme.» Les limites du rapport à l’autre masculin, établies et intégrées dès la puberté, contribuent à la cristallisation de l’interdit majeur en terre d’islam: celui de la fornication –le rapport sexuel hors mariage. Cependant, nuance Abir, «même si une majorité de filles sont vierges avant leurs noces, on ne peut pas dire que la société égyptienne est chaste. Beaucoup de filles ont des relations sexuelles sans pénétration. C’est très répandu chez les gens de ma génération.» A Bani Mazar, en Haute-Egypte, Fadwa dit répondre à toutes les interrogations de sa fille, mais aussi de ses cousines, amies et voisines. A ses dépens. «C’est mal accepté. Je suis perçue comme une mère effrontée.» Noha, mariée il y a deux ans, se souvient, elle, que la veille de sa nuit de noces, elle ne savait rien de ce qui allait se passer: «Mes parents ne m’ont parlé que du respect, de l’entente, de l’amour!»

      L’acte sexuel doit absolument être lié à la sensualité, à l’attention envers l’autre. Mais cet apprentissageest inexistant en Egypte. 
    Dans les écoles publiques, la question sexuelle n’est abordée que sous l’angle de la puberté et des changements physiques que connaissent les jeunes en années préparatoires. L’initiative dépend de la bonne volonté des écoles: aucune consigne gouvernementale n’appelle à le faire. Pour les filles, on observe la participation d’entreprises de serviettes hygiéniques qui viennent «donner des cours pour inciter à l’usage de leurs produits», raconte Abla, assistante sociale. Mais beaucoup d’écoles publiques s’en tiennent à cela, ces interventions étant considérées comme suffisantes.

    EL NOM FEL ASSAL (CEUX QUI DORMENT DEBOUT), DE SHERIF ARAFA, 1996. Un beau matin, tous les hommes du Caire ont perdu leurs capacités sexuelles. Un policier (Adel Imam, sur la photo) enquête sur les raisons de cette catastrophe. A travers la métaphore de l’impuissance, cette comédie fantastico-burlesque aborde l’incapacité des hommes à réaliser leurs rêves.

    Dans le secondaire, rien ne change. Soha, elle aussi assistante sociale dans une école publique, s’interroge: «Certaines connaissent tout, et n’ont pas besoin d’explications. Mais d’autres rougissent de honte. Comment parler avec cette diversité de filles?De plus, les écoles et les professeurs qui osent en parler sont mal vus par certains parents.» Qu’elles soient effrayées de l’embarras des filles ou qu’elles ne se sentent pas qualifiées pour le faire, le résultat est le même: les enseignantes parlent peu avec les élèves. De fait, les jeunes filles discutent beaucoup entre elles, échangent des histoires ou leurs expériences.

      Les couples ont tendance à faire le tour des gynécologues, des andrologues et parfois des dermatologues, sans penser aux sexologues. 
    Dans les écoles privées, supposées être plus ouvertes, les filles se plaignent du manque de clarté de cours trop scientifiques. «La professeure de sciences semblait avoir honte en nous parlant», raconte Marianne, étudiante de 19ans. Ces écoles invitent parfois des psychologues à intervenir dans les cours de vie. «Une fois, l’un d’entre eux a refusé d’expliquer certains termes. Pour la masturbation, il s’est contenté de parler de comportement néfaste pour la santé psychologique des jeunes», raconte Noha.

    «L’habitude secrète»

    Pour les garçons, la sexualité fait l’objet de plusieurs leçons, dispensées dans le secondaire vers l’âge de 14ans, dans le cours consacré à l’islam. La question y est évidemment abordée à travers le prisme de la religion. Pour Mohamed, qui a effectué sa scolarité dans un lycée de Mounira, au Caire, «cette éducation se base trop sur le mariage». Ses cours lui ont inculqué que la sexualité n’est libre qu’après le mariage, ou encore l’ont mis en garde contre des comportements jugés déviants et condamnables. «L’habitude secrète» –entendre la masturbation–, interdite en religion, y est assimilée à une relation sexuelle avec sa mère ou une sur. De même, les positions s’éloignant du classique «face-à-face» y sont condamnées; elles font partie de ces fautes qui, lui a-t-on appris, «ne peuvent être rachetées dans la religion». C’est à l’université, où les premiers rapports hommes­-­femmes se dessinent, que les choses évoluent, poursuit Mohamed: «Les parents sont absents. On peut parler aux filles et, pour la première fois souvent, on peut les embrasser, toucher leurs corps, et même emmener une fille chez soi.»

    L’enseignement scolaire, s’il ne fait pas du sexe un tabou absolu, fournit un cadre souvent en décalage avec la réalité des pratiques et des connaissances en Egypte. «L’éducation sexuelle n’est pas l’apprentissage de la méthode technique. L’acte sexuel doit absolument être lié à la sensualité, à l’attention envers l’autre. Mais cet apprentissage est inexistant en Egypte», estime Fady, 27ans. Pour lui, le sexe est négligé et tabou dans les pays arabes alors qu’en fait, «tout existe: la prostitution, la pornographie» Dès leur adolescence, les jeunes Egyptiens se livrent à une véritable quête pour pallier cette absence d’informations, et surtout satisfaire leur curiosité attisée par les scènes censurées des films à la télévision. Dès 14-15 ans, ils s’échangent des magazines, des films érotiques, téléchargent des photos sur leurs téléphones portables, consultent des sites pornographiques s’ils ont accès à Internet ou regardent des chaînes satellite comme la polonaise Polsat. Ces chaînes ont fait leur apparition au début des années 90 et connaissent depuis une forte audience. Malgré la censure des parents qui souvent les bloquent ou les suppriment, elles constituent avec Internet l’une des principales sources d’approche du sexe.

    Loin d’éduquer à la sexualité, ces médias en donnent souvent une représentation faussée, ainsi qu’une conception rétrograde de la femme. «En Egypte, on pratique le sexe, on cherche à prendre du plaisir ou bien à avoir un enfant, mais on ne fait pas l’amour, on ne cherche pas à donner et à prendre du plaisir», estime Fady. Une vision aggravée par la fréquentation des prostituées, courante dans les classes aisées et moyennes.

    Transformer le sexe en plaisir

    Dans un contexte où la normalité est celle d’une relation durable, l’homme développe de véritables angoisses quant à sa virilité, sa capacité à assurer sur le long terme. «On nous dit que les femmes ont un désir sexuel beaucoup plus important et un besoin de satisfaction beaucoup plus long que les hommes. On entend aussi que les réserves de sperme étant limitées, la pratique du sexe avant le mariage expose à une incapacité à faire jouir sa femme pendant longtemps», constate le docteur Sami. Or, ces propos sont contredits par la biologie et la médecine: «C’est une question de temps. L’homme doit attendre jusqu’à ce que la femme arrive à son maximum de plaisir», poursuit-il en montrant un graphique sur la différence du rapport temps/satisfaction entre l’homme et la femme. Les couples peuvent parvenir à transformer le sexe en plaisir, même si le déclic a lieu au bout d’un mois voire d’un an.

    Mais la honte et la dignité ­limitent la discussion dans les couples. L’homme peut douter de son efficacité au point de déprimer, ou bien accuser sa femme de froideur. Dans les cas extrêmes, l’homme est paralysé, ou bien c’est le corps de la femme qui devient répulsif à l’autre par la contraction des muscles utérins. Toute relation sexuelle devient impossible. Un problème fréquent durant les premières semaines après le mariage. «Il ne s’agit pas d’un problème organique, mais psychologique», signale le docteur Sami. Mais, selon lui, les couples ont tendance à faire le tour des gynécologues, des andrologues et parfois des dermatologues, sans penser aux sexologues.

    Ouvertures perceptibles

    Des initiatives voient le jour cependant pour pallier ce ­manque d’informations. Ainsi, certaines écoles catholiques privées accordent de l’intérêt aux cours de vie. Le Secrétariat des écoles catholiques en Egypte, une institution pédagogique privée, propose depuis trois ans aux écoles volontaires –on en compte aujourd’hui 167– des supports et des activités pédagogiques, ainsi qu’une formation aux animateurs des cours de vie. «La sexualité fait partie de la vie, on ne peut pas le considérer comme un sujet séparé des autres aspects de la croissance de l’enfant», souligne Samar Shenouda, chargée de la conception du matériel pédagogique au bureau de formation des enseignants du Secrétariat général.

    Questions sur la masturbation

    Autre initiative, celle de Sur Céleste, responsable du secondaire dans une école privée, qui invite un gynécologue pour dispenser des cours. «Il faut donner des informations qui conviennent à chaque âge, mais aussi répondre à leurs interrogations, même les plus choquantes, comme celles qui concernent la masturbation, les positions, l’orgasme.» A condition, nuance toutefois la religieuse, de conseiller aux filles de ne pas trop en parler entre elles, ni de trop y réfléchir, de peur que le sujet ne se transforme en obsession.

    Une ouverture est aussi perceptible à la télévision. Ainsi la chaîne El-Yom, du groupe satellitaire saoudien Orbit, propose un programme quotidien, El-QahiraEl-Yom, qui traite des problèmes sexuels rencontrés par les Arabes –musulmans comme chrétiens. Des hommes et des femmes interviennent en direct pour partager ouvertement leurs expériences et opinions. Début décembre, un sexologue y discutait du nombre moyen et normal de rapports sexuels par mois dans les couples mariés.

    Côté musulman, la prise de conscience de l’importance du dialogue se fait de plus en plus ressentir, même si elle se concrétise lentement. Des émissions thématiques sur DreamTV invitent des cheikhs et des professeurs d’El-Azhar qui répondent aux questions des spectateurs, telle cette femme demandant s’il est haram de se masturber après un rapport sexuel avec son mari.

    Débat religieux

    Des conférences et des débats se sont également tenus récemment. Ainsi le Comité de la renaissance scientifique et culturelle a organisé fin novembre des tables rondes sur le corps en général, dont un débat traitant de l’éducation sexuelle dans le cadre religieux. Des penseurs et des religieux musulmans et chrétiens ont participé à la discussion, dont Gamal El-Banna, écrivain et penseur islamique.«Mieux vaut confier cette tâche à un expert plutôt que de laisser les jeunes consulter des sites et des chaînes pornographiques, affirme-t-il. Le fait qu’un jeune homme ou qu’une jeune femme ignore tout ce qui a rapport avec le sexe est inacceptable.» L’islam, selon Gamal El-Banna, ne perçoit la relation sexuelle ni comme un mal ni comme un péché: «L’instinct a été créé par Dieu. Le sexe ne peut être séparé de la nature humaine, il ne doit pas devenir un tabou.»  lr

     
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