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Numero 27  -  Janvier - Fevrier 2006  

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Le Web égyptien est en ébullition. Portés par le boom d’Internet, blogueurs militants et autres cyberchroniqueurs livrent sur la Toile leur vision critique de l’Egypte. Dans un paysage médiatique toujours hanté par le spectre de la censure, ces nouveaux venus veulent croire que la voix est libre. Par Hussein Emara et Laurent Roche
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    Alexandrie, mercredi 26 octobre. Abdol­karim Nabil Suleiman est arrêté. Quatre jours plus tôt, dans son blog –son journal personnel sur Internet–, cet étudiant en droit de 21 ans a publié un texte très polémique en réaction aux affrontements entre coptes et musulmans qui viennent d’ensanglanter son quartier, Moharem. Il passera 18 jours en prison.

    Pétitions en ligne, bandeaux s’affichant sur les pages d’accueil de sites Internet cette affaire a provoqué une large mobilisation sur la Toile égyptienne. Et même au-delà: le 16 novembre dernier, l’ONG française Reporters sans frontières (RSF) classait l’Egypte dans sa liste «des pays à surveiller» pour leur politique «préoccupante» concernant Internet. Son communiqué soulignait notamment que «pour la première fois dans le pays, un blogueur a été arrêté [] pour des propos tenus sur son blog».

      “ L’émergence de blogs politiques n’a pas du tout la même signification en Egypte qu’aux Etats-Unis ou qu’en France. La différence? Là-bas, il y a des médias libres.”  
    Les textes d’Abdolkarim sont virulents. D’ascendance musulmane, le jeune homme n’en est pas moins violemment anti-islamique. Mais pour ceux qui ont milité pour sa libération, là n’est pas la question. Ainsi, Malek, qui se définit comme «musulman et pieux», fut l’un de ses plus ardents défenseurs – il est notamment allé recueillir les témoignages de la famille d’Abdolkarim, qu’il a publié sur son blog, malcolmix.blogspot.com. «C’est une affaire de principes, résume Nora Younis, militante de Jeunesse pour le changement et elle aussi éditrice d’un weblog. Cette arrestation constitue une menace pour tous les blogueurs, pour la liberté d’expression. C’est pour cela qu’il fallait réagir.»

    L’arrestation d’Abdolkarim a choqué. «Il y a eu un petit vent de paranoïa, par exemple des inquiétudes au sujet d’une blogueuse qui ne répondait pas à ses mails alors qu’elle était simplement en week-end», raconte un webmaster. Mais les cyber-contestataires n’ont pas remisé leur langue dans leur poche.

    «La bagarre est la solution»

    Exemples? Les dernières élections législatives. Les récits des violences qui les ont entachées fleurissent dans la blogosphère. «Boody» raconte comment les forces de l’ordre ont bloqué les bureaux de vote de sa ville, Zagazig, et les affrontements dont il a été témoin. A quelques clics de là, sur digressing.blogspot.com, «Taq Hanak» demande: «Pourquoi le gouvernement organise-t-il des élections, si c’est pour empêcher les gens de voter?». Fin novembre, parodiant le slogan des Frères musulmans, il titrait l’un de ses articles «La bagarre est la solution», recueil de témoignages sur les entraves au vote. Autre sujet sensible: le Président et son entourage. Les blogueurs n’hésitent pas à l’égratigner, comme ce site qui publie un pastiche d’affiche de film où Hosni et Gamal Moubarak sont grimés en gangsters façon «Le Parrain».

    Quelques liens plus loin, sur norayounis.com, c’est la religion qui est abordée. Nora Younis raconte, dans un article intitulé «Le Ramadan des minorités», le premier jour du jeûne vécu par une athée – elle. Une journée oppressante, faite de regards pesants, au bureau par exemple, où, alors que ses collègues étrangers ont tous une tasse à la main, elle doit se justifier pour boire elle aussi un café.

    Le blogueur WaelAbbas se met en scène dans cette caricature de Tantawi. «Lapolice recherche WaelAbbas.Le policier: Fais renifler le câble au chien, pour qu’il trouve la piste. A nous deux, Wael!»

      “Donner un prix à des blogueurs égyptiens, c’était leur dire que l’on serait là pour les épauler en cas de besoin” Reporters sans frontières  
    «Les blogs représentent le seul moyen de s’exprimer en toute liberté», avance Malek, 24 ans, de malcolmix.blogspot.com. «Je peux donner mon point de vue sans censure, la marge de liberté est plus grande que dans les autres médias», explique Wael Abbas, de misrdigital.blogspirit.com. Rasha Abdulla, chercheuse au département Journalisme et Communication de l’Université américaine du Caire, souligne, elle, la facilité de publication: «Avec Internet, pas besoin de beaucoup de moyens, ni de licence gouvernementale: chaque jour, vous pouvez publier ce que vous voulez.»

    Selon l’agrégateur egybloggers.com, un site qui recense et catalogue les journaux personnels en ligne, il y avait au 17 décembre dernier 475 blogs en Egypte. En un an, leur nombre se serait multiplié par dix.

    Le blogueur WaelAbbas se met en scène dans cette caricature de Tantawi. «Lapolice recherche WaelAbbas.Le policier: Fais renifler le câble au chien, pour qu’il trouve la piste. A nous deux, Wael!»

    «La plupart des sites politiques [de partis ou d’individus], sont nés dans les deux dernières années, et en particulier dans le sillage de l’annonce de l’ouverture de l’élection présidentielle», affirme la chercheuse Rasha Abdulla, qui vient de publier Internet en Egypte et dans le monde arabe (Afaq Publications, en arabe). «Internet est beaucoup plus libre en comparaison des autres médias, mais aussi de bien des pays arabes. On peut y lire aujourd’hui des choses contre le gouvernement, contre le Président lui-même. Il n’y a pas si longtemps, c’était tout bonnement impensable.»

    Surtout, note-t-elle, «l’émergence de blogs politiques n’a pas du tout la même signification en Egypte qu’aux Etats-Unis ou qu’en France. La différence? Là-bas, il y a des médias libres. Nous avons bien sûr des journaux indépendants ou d’opposition, mais ils savent qu’ils ne peuvent pas aller au-delà d’une certaine limite. Dans la presse, la censure peut intervenir à tout moment et dire “Stop! Cela, ça ne paraît pas!” Sur Internet, ces limites sont repoussées.»

    «Une fausse liberté»

    L’Egypte n’en est pas moins dans le viseur des ONG. Gamal Eid, fondateur du Réseau arabe d’information sur les droits de l’homme et auteur en 2004 d’un rapport sur Internet et la liberté d’expression dans le monde arabe, titre son chapitre consacré à l’Egypte de manière éloquente: «Une fausse liberté». Avant même l’affaire d’Abdolkarim Nabil Suleiman, ce juriste relevait cinq cas de poursuites liées à Internet – des blocages de sites ou des arrestations liées à des envois de mails. Répondant à une interpellation de l’ONG Human Rights Watch (HRW) sur le sujet, le représentant du gouvernement égyptien déclarait fin juillet 2005 que «des sites ne peuvent être bloqués ou fermés en dehors des procédures légales. La loi permet aux autorités d’intervenir, dans le cadre des procédures existantes, s’il s’agit de sites qui menacent la sécurité de la société.» Troubles de l’ordre public, atteinte à la morale: en l’absence de législation spécifique, les chefs d’accusation sont variés, relèvent HRW et Gamal Eid. Mais, tranche ce dernier, «quelles que soient les raisons invoquées, au final, elles sont politiques».

    Les précédents relevés par Gamal Eid et HRW concernaient Internet, mais pas les blogs. Si eux bénéficient d’une relative liberté, c’est, selon Gamal Eid, «parce que le phénomène est nouveau. L’idée même de blog reste, pour l’heure, peu connue. Il y a une volonté d’éviter les scandales. La mobilisation consécutive à la censure d’un site fait plus de bruit que le site lui-même. Elle est encore plus dommageable politiquement.» Pessimiste, il prédit que «si le phénomène continue de prendre de l’ampleur, la répression risque d’augmenter».

    L’Egypte a fait des efforts considérables ces dernières années pour développer l’accès à Internet (lire encadré). Promotion d’une main, censure de l’autre? Pour Julien Pain, responsable du bureau Internet et Libertés de RSF, «il n’y a pas de paradoxe: on peut développer Internet tout en le contrôlant, la Chine en est le meilleur exemple. Les usages commerciaux, industriels via Internet sont considérables, aucun pays ne veut s’en priver. On peut censurer la Toile, en bloquant les sites, en emprisonnant leurs concepteurs. Mais cela nécessite des hommes, et des moyens.»

    Un choix politique, donc. Qui ne sera pas fait, espère Rasha Abdulla. La chercheuse mise sur le pragmatisme d’un cabinet à la tête duquel se trouve celui qui était auparavant ministre en charge des technologies de l’information. «Par chance, le gouvernement sait très bien qu’il est difficile de censurer Internet. Je ne pense donc pas qu’il va retenir cette option. Et c’est une très bonne chose!»

    Le 14 novembre dernier, manalaa.net, un blog tenu par un couple de jeunes Cairotes, Manal et Alaa Abd El-Fattah, a remporté le prix spécial Reporters sans frontières/Deutsche Welle. Ce concours récompensait leur engagement «intense pour la liberté d’opinion, le respect des droits de l’homme et la mise en place de réformes politiques». Preuve que les blogs égyptiens ont le vent en poupe. Preuve aussi que l’Egypte est sous surveillance. Car sur le podium, manalaa.net devance des blogs écrits en Ethiopie, en Chine, en Tunisie ou en Iran. Autant de pays marqués par une violence politique sans commune mesure avec celle qui sévit en Egypte. Un avertissement? «La première question que l’on se pose, c’est “qui peut-on aider?”», explique Julien Pain, membre du jury du concours. «Bien sûr, poursuit-il, l’Egypte est loin d’être aussi dure que la Chine ou l’Iran. Mais donner un prix à des Egyptiens, c’était leur donner une sorte de coup de pouce préventif, leur dire que l’on serait là pour les épauler en cas de besoin»

    «Un regard différent»

    Alaa et Manal sont des figures emblématiques de la blogosphère égyptienne. Leur blog reçoit près de 2000 visites par jour. Outre des commentaires personnels sur la vie politique égyptienne ou sur la blogosphère, ils publient de nombreux liens vers d’autres sites, et tiennent à jour un calendrier des rendez-vous militants. Ils ont été en pointe dans la mobilisation pour la libération d’Abdol­karim. Manalaa.net propose aussi un espace d’hébergement pour aider les blogueurs égyptiens à développer leurs propres sites. L’une des raisons qui lui a valu son prix, le jury qualifiant cet aspect de «contribution importante au développement d’une blogosphère critique et engagée en Egypte».

    Début décembre, dans un café cairote. Manal et Alaa reviennent d’Espagne, où ils ont été invités à parler des blogs lors d’un forum sur les médias, en marge du sommet Euromed. Ordinateur portable ouvert devant lui, un il sur les messages qui tombent sur manalaa.net, Alaa raconte l’histoire de ce blog né un peu par hasard.

    «Ce succès n’était pas prévu», commence l’informaticien de 24 ans. Féru de logiciels libres – qui, à l’instar de Linux, ouvrent leurs codes sources, permettant à chacun d’améliorer le système et d’en faire profiter les autres utilisateurs –, le couple entendait tester de nouvelles applications pour Internet. C’est à cette fin qu’ils créent leur blog, au sortir de l’été 2004. Ils sont par ailleurs très engagés dans l’opposition, proches de Kefaya; progressivement, manalaa.net se transforme en caisse de résonance des mobilisations du printemps dernier.

    «L’explosion, c’est le 25 mai», raconte Alaa. Ce jour-là, lors d’une manifestation en marge du référendum constitutionnel, la police charge. Présents sur les lieux et eux-mêmes victimes des violences, Alaa et des proches –parmi lesquels deux autres blogueurs– réunissent en un temps record photos et témoignages, et compilent le tout dans un document qu’Alaa publie sur son site. «Les violences ont eu lieu un mercredi. Un seul journal égyptien, El-Masri El-Yom, en a parlé le lendemain, raconte-t-il. Les autres publications susceptibles de le faire étaient des hebdomadaires, qui ne sortaient donc que quelques jours plus tard. Notre document était prêt avant. Très vite, nous avons eu des liens vers notre enquête dans le monde entier, des milliers de consultations en quelques jours.»

    «De loin la meilleure couverture» de ces violences, écrivait Al-Ahram Weekly le 17 novembre. Les blogueurs, nouveaux reporters? Alaa évoque «un journalisme citoyen», cite l’exemple du site Internet de la BBC, qui pendant le retrait israélien de la bande de Gaza, a confié un blog à un Palestinien, et un autre à un colon israélien. «Les blogs offrent un regard différent, plus humain, ce que les médias traditionnels ne font pas assez», estime Alaa. Pour lui, ces nouveaux venus dans le paysage médiatique égyptien jouent un rôle d’aiguillon. «Grâce à la concurrence des blogs, grâce à leurs critiques, les journaux pourraient s’améliorer, poursuit-il. Quand les blogueurs se mettent à faire du journalisme, c’est un challenge pour les médias traditionnels, pas une déclaration de guerre.» lr

     
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