Mouvements de libération
Si le XXe siècle a permis au roman égyptien de conquérir son autonomie, une nouvelle génération aux talents variés élargit les champs du possible.
| | Depuis ce jour doctobre 1988 où lAcadémie de Suède a décerné le prix Nobel de littérature à Naguib Mahfouz, le nom du grand romancier égyptien symbolise ou résume, pour des millions de lecteurs dans le monde, la littérature arabe moderne. Du haut de ses quatre-vingt-treize ans et de ses près de soixante titres publiés sur autant dannées, lécrivain, canonisé de son vivant on a récemment inauguré une statue à son effigie sur la place Sphinx, rebaptisée place Naguib-Mahfouz , symbolise aussi pour beaucoup dEgyptiens une certaine image de leur pays, faite de tolérance et de civilité, dhumour et de modestie ; lexemple idéal du mariage réussi entre les valeurs autochtones et louverture à lOccident, la preuve quon peut accéder à luniversel tout en restant enraciné dans le particulier. |
Au-delà du mythe, le prix Nobel de 1988, en récompensant Mahfouz, soulignait la richesse et la vitalité du roman égyptien. Alors quen poésie, ce sont plutôt le Levant et lIrak qui, depuis les années 1950 du moins, ont été à la pointe de linnovation, lEgypte na cessé dêtre le grand réservoir romanesque du monde arabe depuis que ce genre a été acclimaté à la culture locale dans les dernières décennies du XIXesiècle. Cela na pas été sans difficultés : ici comme ailleurs, la littérature de fiction a longtemps eu mauvaise presse, accusée par les élites tantôt de « divertir » les foules quand elle séloigne trop des réalités, tantôt dattenter aux bonnes murs quand elle les décrit telles quelles sont. Paradoxalement, la fiction sest imposée dans la mesure où elle se présentait comme aussi peu fictive que possible : depuis un siècle, le roman égyptien est dominé par le paradigme réaliste. Par accumulation, il a fini par offrir une nouvelle Description de lEgypte, un tableau quasi exhaustif de la société contemporaine et de celles qui lont précédée, qui comble les lacunes ou les échecs des autres types de savoir social histoire, sociologie, etc. dont le développement a été davantage entravé par les contraintes politiques.
Cela commence dans les années 1920, au sortir de la révolution nationaliste de 1919, quand Mohammed Hussein Heikal prône la création dun « art national coulé dans les moules occidentaux, afin que [les Egyptiens] y voient le signe quils sont aussi avancés que lOccident, et peut-être le devancent, dans les domaines de la civilisation ». La carrière de Mahfouz est la réalisation par excellence de ce projet : la synthèse réussie non pas entre luniversel et le particulier mais bien entre la maîtrise de la forme romanesque importée dEurope et lexpression de contenus puisés dans lhistoire et le présent de la société égyptienne. Sa gloire éclipse aujourdhui le talent de quelques-uns de ses contemporains notamment Yahya Haqqi (1905-1992, lire en français Réveille-toi !), à qui Mahfouz dédia son prix Nobel en 1988. Mais lâge dor du réalisme égyptien, les années 1950 et 1960, sont les années de rupture entre lEgypte et lOccident : ce nest quà partir des années 1970 et surtout 1980 quon découvrira cette littérature en Europe.
Ce retard est aussi partiellement responsable de la méconnaissance à létranger des cadets de Mahfouz, les grands écrivains de la « génération de 1952 » : les Youssef Idriss (1927-1991, lire en français Maison de chair), Abdel-Rahman El-Charkawi (1920-1987), Fathi Ghanem (1924-1999), etc., non seulement ont peu accédé à la traduction, mais aussi apparaissent aujourdhui « coincés » entre les générations de « pionniers » dont Mahfouz est aujourdhui le dernier survivant et la génération suivante, celle dite des années 1960 qui tient aujourdhui le haut du pavé. Ces derniers, nés en gros entre 1935 et 1945, ont grandi dans lEgypte nassérienne. Souvent dorigine sociale plus modeste que leurs aînés, ils appartiennent à ces couches populaires ou moyennes qui bénéficient des avancées sociales de lépoque et sidentifient à lutopie nationaliste nassérienne. Mais ils sont aussi victimes de sa dérive autoritaire, contre laquelle ils expriment leur révolte au moyen dune écriture nouvelle, contestataire, qui ne rompt pas avec le paradigme réaliste mais plutôt lapprofondit et le modernise. Ainsi, cest bien au nom du réalisme quils revendiquent le droit de saffranchir des contraintes morales et politiques qui brident lexpression littéraire arabe. «Pourquoi faudrait-il, quand on écrit, ne parler que de la beauté des fleurs et de la douceur de leur parfum, quand les rues sont pleines dexcréments, quand les égouts débordent () ou peindre des êtres pratiquement asexués pour ne pas troubler la fausse pudeur des lecteurs?» interroge Sonallah Ibrahim dans la préface à la première édition intégrale (1987) de Cette odeur-là, censuré à sa parution en 1965.
Vers une spécificité arabe Mais leur innovation ne sarrête pas là: dépassant la simple imitation de la forme romanesque européenne, ils y réintroduisent un imaginaire et des modes dexpression et de narration issus de la tradition arabe, savante ou populaire. Gamal Ghitany pastiche lhistoriographie mamelouke (dans Zayni Barakat, 1974) ou lécriture soufie classique (dans Pyramides [1994] ou dans le Livre des illuminations [1983-1987]). Un soufisme plus populaire rythme le roman dapprentissage dAbdel-Hakim Qassem Les Sept jours de lhomme (1969). Une esthétique issue de loralité baigne les nouvelles du regretté Yahya Taher Abdallah (1938-1981). Ce nest plus le seul contenu qui est localisé, cest la forme elle-même. Ce mouvement dindigénisation de la forme, qui a beaucoup contribué à la création dune spécificité littéraire arabe, est tout à fait comparable aux évolutions quont connu les littératures dAmérique latine dans les années 1950 et 1960 (le fameux « réalisme magique»), et, plus récemment, dAfrique et du sous-continent indien.
Ces quelques remarques ne peuvent résumer la richesse de lapport des écrivains de cette génération, qui ont débuté dans les années 1965-70 et sont aujourdhui au sommet de leur trajectoire littéraire : les Ibrahim Aslan (Kit Kat Café, 1983), Mohammed Al-Bisatie (La Clameur du lac, 1992), Khairy Chalabi, Saïd Al-Kafrawy (Le Kiosque à musique, 2001), Edouard Al-Kharrat (Alexandrie terre de safran, 1986), Youssef Al-Qaïd, Mohamed Mustagab (Les Tribulations dun Egyptien en Egypte, 1984), Baha Taher (Tante Safeya et le Monastère, 1991), etc. Le modèle littéraire quils ont imposé alors, combinaison heureuse entre innovation esthétique et poursuite du projet réaliste-réformiste (décrire le monde social pour le changer), a dominé et continue de dominer la scène littéraire égyptienne.
Des dizaines décrivains plus jeunes ont poursuivi sur cette voie dans les années 1970 et 1980 : Ibrahim Abdel-Meguid (LAutre pays, 1991), Youssef Abou-Rayya, Abdouh Gobeir, Mahmoud Al-Wardani, etc. Une autre évolution notable samorce dans les années 1970 : les femmes écrivains, présentes depuis le début de la nahda (mouvement de renaissance culturelle arabe au XIXe siècle) mais longtemps tenues à lécart du pôle le plus légitime de la création littéraire, commencent à sy faire une place, avec par exemple Radwa Achour et Salwa Bakr (Les Messagers du Nil, 2003).
La fin du salut collectif Il faudra attendre en fait les années 1990 pour voir émerger une nouvelle avant-garde qui conteste le modèle de la génération des années 1960. Probablement nest-ce pas un hasard si, de même que cette dernière fut profondément marquée par le traumatisme de 1967, la jeune génération dite des années 1990 la été par la seconde Guerre du Golfe de 1991. Fin de larabisme, implosion du communisme, post-modernisme ambiant : les écrivains de cette génération ne croient plus au salut collectif, ils se sauveront donc par lécriture de soi. Une nouvelle esthétique simpose, davantage tournée vers lindividu : sa subjectivité, son corps, son environnement immédiat. Cette évolution est peut-être accélérée par la féminisation du milieu : il est frappant de constater que si lavant-garde des années 1960 fut à peu près exclusivement masculine, celle des années 1990 réalise la parité, et dans ce groupe les femmes sont les premières à accéder, via la traduction, à une reconnaissance internationale : May Telmessany (Doniazade, 1997 ; Héliopolis, 2000), Miral Tahawy (La Tente, 1996), Somaya Ramadan
Mais les talents sont nombreux et variés parmi ces jeunes écrivains, et ne se laissent pas résumer à tel ou tel parti pris littéraire, esthétique ou politique. En fait, et de manière assez semblable à ce qui sétait passé autour de 1967, le «front générationnel » que forment les jeunes écrivains apparus depuis une dizaine dannées pour se faire une place dans le champ est très hétérogène. Sy côtoient des Cairotes et des provinciaux, des quasi-autodidactes et des docteurs de luniversité, des expériences décriture très originales et dautres plus conventionnelles, des premiers romans remarquables et des seconds ratés Dans une production abondante lédition littéraire égyptienne fonctionnant largement sur le mode de lautoédition, il est relativement facile de publier, quelques titres et quelques noms nouveaux sortent régulièrement du lot : Hosni Hassan, Mustafa Zikri, Samir Gharib Ali, Hamdi Abou-Golayel, Yasser Abdellatif, Ahmed Abou-Kheneigar, Haytham El-Wardani, Mohammed Tawfiq, Mansoura Ezz Eddine Deux noms et deux livres dont on a beaucoup parlé dernièrement résument bien la diversité de cette nouvelle vague : dun côté, LImmeuble Yacoubian (2002) dAlaa Al-Assouani, qui mêle mélodrame et satire sociale dans la meilleure tradition du roman égyptien et connaît un véritable succès de librairie (une bonne dizaine de milliers dexemplaires vendus : pour un premier roman et pour lEgypte, cest énorme), en attendant dêtre un succès à lécran (on vient den tourner une adaptation cinématographique); de lautre, Etre Abbas El-Abd (2003) dAhmed Al-Aïdi, roman expérimental truffé dinventions, qui fait brillamment entrer en littérature les modes décriture les plus contemporains (chats, SMS, tags) et le parler déjanté et bourré danglicismes de la jeunesse cairote daujourdhui.
Cette présentation fait la part belle au roman, genre incontestablement dominant aujourdhui. La nouvelle égyptienne, qui a connu son heure de gloire de Mahmoud Taymour (1894-1973) à Youssef Idris, reste le genre de prédilection des débutants, mais la plupart se tournent vers le roman dès quils se sont « fait la main ». Romans, dailleurs, souvent très courts (autour dune centaine de pages). Ce recul de la nouvelle sexplique par le déclin de la place faite à la littérature dans la presse égyptienne, mais aussi par sa difficulté à sexporter : lédition étrangère nen est guère preneuse. Or laccès à la traduction est devenu est-ce un autre effet du Nobel de Mahfouz ? un critère essentiel de la valeur littéraire.
On peut se réjouir de cette importance croissante du jugement de létranger ou la déplorer. Côté pile, elle indique que la production locale se veut désormais en phase avec les courants littéraires internationaux et revendique la place quelle mérite et quelle na pas encore acquise sur le marché mondial de la littérature. Côté face, elle souligne la crise interne du champ littéraire national: face aux contraintes de tous ordres qui pèsent sur lexpression littéraire censure multiforme (et dautant plus sournoise que le livre imprimé en Egypte est, de tous les biens culturels, le seul à échapper à la censure préalable), patronage étatique pesant, pour ne pas dire plus, sur lédition et la vie culturelle, conformisme de la critique, faiblesse du lectorat, etc. , létranger peut légitimement apparaître pour beaucoup sinon comme un arbitre impartial, du moins comme une planche de salut.
* Richard Jacquemond est maître de conférences en langue et littérature arabes modernes à luniversité de Provence. Il a traduit une douzaine douvrages, dont le romancier Sonallah Ibrahim. Il a vécu une quinzaine dannées au Caire où il occupe actuellement un poste dattaché de coopération pour le français (secteur universitaire) au sein du CFCC. lr |